Nous allons aborder à présent l’étude de la voie du Mahayana. Pour pouvoir entrer sur cette voie, il faut également développer initialement le renoncement intérieur au cycle des existences, l’aspiration à la libération. Nous avons vu que le pratiquant du Petit Véhicule observe la souffrance, réfléchit à la nature de l’existence conditionnée, médite sur les douze liens de la production interdépendante, mesure l’étendue de la souffrance du cycle des existences. Réalisant que, pour y échapper, il n’a d’autre possibilité que de se libérer du cycle des existences, il va aspirer au Nirvana. Toutefois, c’est essentiellement pour lui-même qu’il va rechercher la libération. Celui qui s’engage directement sur la voie du Mahayana commence aussi par méditer sur les trois sortes de souffrances, pour comprendre la nature de l’existence conditionnée. Il prend conscience de l’infinité en nombre, en durée et en intensité de toutes ces souffrances. Ayant, dans un premier temps, compris la nature de sa propre condition, il oriente ensuite cette compréhension vers les autres, réalise que tous les êtres vivants sont dans la même situation, tourmentés par des souffrances sans fin, produites sous l’emprise du Karma et des facteurs perturbateurs de l’esprit. Méditant ainsi sur la souffrance de tous les êtres, il prend conscience du peu d’importance de ses propres souffrances comparées à celles de tous les autres. Alors surgit en lui une très forte aspiration à libérer tous les êtres de leurs tourments.
Celui qui se soucie du bien-être de tout un peuple au lieu de penser seulement à lui se distingue, bien sûr, par ses qualités de coeur, et ces dernières lui vaudront la considération de tous. De la même façon, dans le domaine du Dharma, celui qui est prêt à renoncer à la quête de son propre bonheur dans le but de libérer tous les êtres du cycle des existences, sans se contenter d’agir pour quelques-uns seulement, est un individu dont la noblesse de sentiment, l’ouverture d’esprit et le courage sont remarquables. Mais comment développe-t-on cette pensée altruiste propre au Mahayana ? Elle est le résultat de méditations successives qui assureront un développement progressif de l’esprit.
En premier lieu, il convient de s’appliquer au développement de l’équanimité.
Nos réflexions et nos observations pourront nous amener à comprendre que toutes les difficultés et les souffrances auxquelles nous nous trouvons confrontés ne viennent pas de l’extérieur, mais sont le résultat de nos propres erreurs de jugements et de comportement. En effet, par la force de l’ignorance, c’est-à-dire, ici, de la conception d’une existence personnelle intrinsèque, de la vue qui considère l’assemblage transitoire, nous sommes fortement attachés à nous-mêmes, et nous ne cessons de vouloir tout ce qui semble pouvoir combler nos désirs. Or, nous nous chérissons tellement que nos besoins ne sont jamais assouvis. Il nous faut toujours autre chose et pour parvenir à nos fins, nous accomplissons, par le corps, la parole et l’esprit, de nombreuses actions négatives. Cette surimposition erronée, opérée par l’ignorance sur la base de notre existence ouvre la voie à de multiples désirs que nous cherchons à satisfaire par tous les moyens. Nous échafaudons, par la pensée, toutes sortes de plans négatifs; nous y impliquons nos actions verbales par le mensonge... et pour finir nous agissons physiquement dans un sens défavorable, et tout ceci entraîne l’accumulation de nombreux Karmas négatifs. De plus, nous ne nous contentons pas d’être attachés à nous-mêmes; nous nous attachons à tous ceux qui nous sont proches, tous ceux qui sont de notre côté, nos enfants, nos frères et soeurs, notre famille. Poussés par cet attachement, nous sommes prêts, pour qu’ils soient heureux et ne souffrent pas, à faire n’importe quoi, et là encore, nous produisons de très nombreux Karmas non vertueux.
Lorsque nous nous dévouons pour nos proches, nos amis, nos enfants... uniquement par amour, par compassion, notre attitude est juste. C’est bien cela que nous devons faire. Mais, toutes les actions qui nous sont dictées par l’attachement sont négatives. De plus, cet attachement ne cesse de croître et de s’étendre. Il vise, par exemple, un groupe particulier, notre pays, nos concitoyens... Là encore, il génère le désir de posséder toujours plus et de nombreuses actions négatives sont ainsi accumulées. Je ne veux pas dire qu’il ne faut pas aimer ses compatriotes, les aider, etc., mais lorsque nos sentiments sont de l’attachement, ce que nous concevons n’est rien d’autre qu’une fausse sur-imposition à l’origine d’un grand nombre de Karmas non vertueux qui, chaque fois, déposent dans notre esprit une potentialité comme on dépose une graine dans la terre. Cette potentialité, lorsqu’elle mûrira, fera éclore la souffrance. Telle est donc la direction prise par l’attachement, toujours orienté vers nous-mêmes ou ce qui est nôtre.
Sous l’effet de la même ignorance, nous n’aimons pas des gens que nous rencontrons, nous éprouvons pour eux de l’aversion. Nos pensées s’orientent alors dans un sens négatif. Nous cherchons le moyen de leur nuire, puis nous passons à l’acte. Peut-être même chercherons-nous à les éliminer physiquement. Par de telles attitudes, nous accumulons de nombreuses actions défavorables. Tout ce processus a son origine dans l’ignorance qui nous aveugle, qui nous empêche de voir les choses telles qu’elles sont, qui nous plonge dans une sorte d’obscurité où nous sommes incapables de distinguer ce qui est vertueux de ce qui ne l’est pas. Lorsque l’aversion se développe, nous détestons non seulement ceux qui nous ont fait du mal, mais également ceux qui nuisent à nos proches, à nos parents, à nos amis. Nous les tenons pour nos ennemis, ce qui nous conduit à nouveau à l’accumulation d’actions négatives par le corps, la parole et l’esprit. Par extension, notre aversion se porte sur les ennemis de notre pays, etc. Nous dressons alors mentalement toutes sortes de plans pour leur nuire, puis nous agissons en ce sens par le corps et la parole.
Si nous nous regardons, nous verrons facilement que cet attachement à ce qui nous est cher et cette aversion à l’égard de ce qui nous est déplaisant sont des attitudes que nous connaissons bien.
En d’autres circonstances, nous adoptons un troisième type de comportement, celui de l’indifférence envers de très nombreux êtres; en conséquence de quoi nous les négligeons totalement. Qu’ils soient heureux ou malheureux nous importe peu. Ce qui leur arrive ne nous préoccupe nullement. Par exemple, les chasseurs qui tuent les cerfs ou les biches n’agissent ni par attachement, ni par aversion à l’égard de ces animaux, mais seulement par indifférence. Parce que la chasse est pour eux un divertissement, ils n’ont aucune considération pour la vie des êtres qu’ils tuent. De ce fait, ils accumulent de nombreuses actions non vertueuses. Cette indifférence nous fait voir les individus non pas comme des êtres animés semblables à nous-mêmes, mais plutôt comme des objets dont nous pouvons disposer. Par cette attitude, nous créons aussi de nombreux Karmas négatifs. Si nous sommes attentifs, nous constaterons que tout être que nous voyons possède un corps et une vie qui sont ce qu’il a de plus précieux. Nous savons combien nous souffrons de ce qui porte atteinte à notre corps ou à notre vie; celui que nous considérons avec indifférence souffre tout autant que nous lorsqu’on lui ôte la vie.
Voilà quelles ont été nos attitudes dans le passé, celles que nous entretenons dans le présent, et que nous conserverons dans le futur : attachement à ceux qui nous sont chers, haine envers ceux qui nous nuisent, indifférence à l’égard de tous les autres. Parce qu’un tel comportement est incorrect, toutes les actions qui en découlent sont également incorrectes et les résultats qu’elles engendrent ne sont que souffrances, même si ce n’est pas cela que nous voulons. Nous sommes pourtant convaincus d’agir comme il se doit, mais si nous examinons nos attitudes du point de vue du Dharma, en y portant un regard honnête, nous comprendrons que nous sommes dans l’erreur. Au début, nous aurons du mal à discerner l’attitude juste; mais, petit à petit, lorsque nous verrons se produire le résultat, le fait que l’attitude juste amène le bonheur et l’attitude erronée la souffrance nous apparaîtra avec beaucoup plus de clarté. Et ces deux chemins qui, au départ, semblaient se confondre, s’écarteront de plus en plus l’un de l’autre. Alors, les pratiquants du Mahayana, réalisant que toute souffrance provient de ces trois attitudes erronées, voudront les recti-fier et aspireront à transformer l’esprit de tous les êtres.
Toutefois, avant de pouvoir transformer celui des autres, il est nécessaire de commencer par transformer son propre esprit. Ceci s’applique, de la même manière, aux desseins de ce monde. Celui qui veut travailler au bonheur de tous doit d’abord acquérir les qualités et les compétences qui lui permettront d’être efficace. Le seul désir d’aider les autres ne pourra pas être suivi d’effet s’il n’est accompagné des compétences nécessaires. Aussi le Mahayaniste s’efforce-t-il de transformer ses attitudes et, pour ce faire, essaie de comprendre pour quelles raisons il s’attache plus particulièrement à une certaine catégorie d’individus dont il privilégie le bien-être.
Vous voyez que l’on peut méditer sans qu’il s’agisse de méditation de fixation. Analyser les motifs de nos attachements est aussi une méditation. Et nous finirons par nous apercevoir qu’aimer, comme nous le faisons, une certaine catégorie d’individus, en nous fondant sur le simple fait qu’ils nous ont aidés pour un temps si court, tandis que tous les autres êtres nous indiffèrent ou nous indisposent, n’a en vérité aucun sens, ni aucun fondement légitime.
J’ai précédemment expliqué le processus des vies successives et la manière dont on passe d’une existence à une autre. Cela vous permettra de mieux comprendre les exemples qui vont illustrer ce qui vous est exposé à présent. En effet, ceux que nous chérissons à présent parce qu’ils nous sont une aide précieuse pour la durée très brève de cette vie, se sont trouvés, dans le passé, dans des situations complètement antagonistes. Ils ont été, au cours de nos vies passées, nos pires ennemis. Notre hostilité à leur égard fut alors sans commune mesure avec ce que nous pouvons éprouver pour nos ennemis d’aujourd’hui, au point que le simple fait d’entendre prononcer leur nom nous mettait hors de nous. Peut-être vous direz-vous qu’en méditant de la sorte, on risque d’empêcher le développement de tout amour envers autrui. Ce n’est ni le cas, ni le but recherché. En fait, ces réflexions vont permettre d’établir une sorte d’égalité d’esprit envers tous les êtres. En éliminant l’attachement, elles préparent le terrain où grandiront le véritable amour et la vraie compassion. Considérons donc l’ami d’aujourd’hui : jadis, dans des vies antérieures, il fut notre ennemi; il le sera à nouveau dans le futur. Pourquoi aurions-nous envers lui tant d’attachement parce qu’il nous a secouru ou été bénéfique dans un présent si court ? Cela n’a aucun sens.
Il y a également des êtres qui nous inspirent une profonde aversion, que nous détestons de toutes nos forces, au point que l’idée de pouvoir les tuer de nos propres mains nous réjouit. Mais pourquoi cette haine ? Si nous en recherchons les raisons, nous la justifions par le fait que ces personnes nous nuisent, nous ont nui ou sont susceptibles ne nous nuire, ou encore qu’elles ont nui à nos proches, à notre famille, à nos amis, à notre pays, au groupe auquel nous appartenons... A bien y regarder, ces individus ne nous sont hostiles que pour un temps très court et très limité. Sans doute nous font-ils du mal dans cette vie; pourtant au cours de nos vies précédentes, ils ont été nos amis les plus intimes, nos proches parents... Nous avons alors mis en eux toute notre confiance et les avons aimés de tout notre coeur. Les détester aujourd’hui n’a donc pas de sens et rien ne justifie les actions négatives que nous sommes prêts à accumuler. Pourquoi oublierions-nous tous les bienfaits que nous ont prodigués nos amis d’antan pour ne retenir que les maigres dommages dont ils sont aujourd’hui la cause. Si quelqu’un avec qui nous avons entretenu une relation très étroite tout au long de cette vie, qui nous a aidé, aimé... agit un seul jour d’une manière qui nous déplaise ou qui nous soit préjudiciable, oublier tous ses bienfaits pour nous quereller et attendre la première occasion pour prendre notre revanche serait un comportement complètement incohérent.
Par de telles réflexions, nous arriverons à considérer de manière égale les gens que nous aimons et ceux que nous détestons. Les uns nous ont prodigué leurs bienfaits dans cette vie, et les autres nous ont aidés dans une vie antérieure. Ils sont à égalité pour ce qui est des bienfaits dont ils nous ont comblés ou de l’hostilité qu’ils ont manifestée à notre égard. Entre celui qui nous a aidé hier et nous est hostile aujourd’hui ou celui qui nous a maltraité hier et nous aime aujourd’hui, il n’y a, si nous analysons bien la situation, pas la moindre différence et nous n’avons aucune raison d’aimer l’un plus que l’autre. Ne considérer que l’immédiat sans tenir aucun compte du passé est le signe d’une grande étroitesse d’esprit. De plus, il est tout à fait possible que celui qui nous agresse aujourd’hui et que nous détestons nous soit, demain, d’un grand secours. Ceux que nous haïssons à présent peuvent très bien devenir des amis très chers. Ces retournements de situation sont facilement observables si nous y prêtons attention. Si nous nous appliquons à méditer de cette manière, nous verrons à la fois diminuer l’attachement envers nos proches et l’aversion envers nos ennemis, ou ceux qui nous déplaisent. Notre esprit sera alors plus égal, plus paisible et plus heureux. Nombre d’obstacles se trouveront ainsi naturellement aplanis.
Par des vues à long terme qui embrassent le passé et le futur, le Dharma et les méthodes qui lui sont propres, celle qui est exposée ici notamment, se distinguent des considérations temporelles étroites et limitées.
Nous venons donc de voir comment il convient de corriger nos attitudes mentales à l’égard de ceux qui nous sont proches et de nos ennemis. Mais l’esprit doit également être exercé à l’égard des individus qui nous sont indifférents, les trois attitudes qui caractérisent nos relations avec autrui étant l’attachement, l’aversion et l’indifférence. Il y a, en effet, des gens qui ne nous inspirent ni attachement, ni aversion et que nous nous contentons d’ignorer. Ils sont, pour nous, comme les pierres du chemin. Qu’ils soient heureux ou malheureux, cela nous est égal et ne nous préoccupe nullement. Cette attitude est aussi à l’origine de nombreuses actions négatives commises à l’égard des humains ou des animaux. Comme nous l’avons déjà évoqué précédemment, l’indifférence nous les fait considérer non pas comme des êtres vivants, mais simplement comme des choses que nous pouvons utiliser à notre guise, qui servent à nous distraire...
Pour comprendre que nous négligeons tous ces êtres en ne voyant en eux que des objets à exploiter pour notre propre satisfaction, et pour voir comment de nombreuses actions négatives sont entraînées par une telle attitude, il nous suffit d’observer nos agissements. Cette stupide indifférence est donc erronée, comme le sont les actions qu’elle induit dont le résultat ne peut être que souffrance. Par exemple, en tuant un animal à la chasse, on accomplit une action défavorable qui dépose sur la conscience une potentialité qui, lorsqu’elle parviendra à maturité, produira un résultat de souffrance. Comme tous les êtres vivants, nous fuyons la souffrance, pourtant, par notre indifférence, nous créons des causes qui auront des souffrances pour résultat. Voilà qui est bien contradictoire ! Lorsque nous comprendrons qu’une telle attitude est négative, nous nous efforcerons de l’éliminer en transformant notre esprit. A nouveau, demandons-nous pourquoi tout ce qui touche ces êtres, bonheur ou malheur, nous indiffère. La seule raison que nous pourrons trouver est que nous n’avons jamais eu avec eux la moindre relation. Ils ne nous ont pas aidé et ne nous ont pas davantage causé de tort. Puisqu’ils ne nous ont fait aucun mal, nous n’avons aucune raison de les haïr, et puisqu’ils n’ont rien fait pour nous, nous n’avons nulle raison de les aimer ou de leur être attachés. Dans ce raisonnement, nous nous limitons au temps très court de cette existence. Pourtant, dans des vies précédentes, nous avons été très proches les uns des autres; ces êtres nous ont aidés, soignés, évité des souffrances; ils nous ont secourus de multiples manières. Nous avons été des amis inséparables. Si nous oublions aujourd’hui tout cela pour ne prendre en compte qu’un présent éphémère, nous sommes mesquins et notre vue est limitée. De plus, au cours de nos existences futures, ils nous entoureront, nous assisteront et nous prodigueront encore leurs bienfaits. Même dans cette vie, ceux qui nous sont aujourd’hui indifférents peuvent, d’ici à quelques mois ou quelques années devenir nos amis les plus intimes, ceux à qui nous confierons nos secrets, et en qui nous placerons tous nos espoirs. Nous contemplerons donc ces êtres comme nous avons précédemment contemplé nos ennemis, de telle sorte que l’indifférence fasse place à l’amour et à la compassion.
Vous admettrez probablement sans difficulté que les gens qui vous sont aujourd’hui indifférents puissent, plus tard, dans cette vie, devenir vos proches amis; mais peut-être vous demanderez-vous : “Comment se pourrait-il que des animaux, tels que des vaches, ou des chèvres... agissent pour mon bien-être” ? Certes, nous ne risquons pas d’établir des relations intimes avec une vache dans cette vie ! Il n’en demeure pas moins vrai que nous avons eu, et aurons, avec ces êtres, de nombreuses relations et que nous n’avons aucune raison d’être aujourd’hui indifférents à leur sort et de les utiliser sans la moindre réflexion.
Développant notre esprit par ces méditations, nous parviendrons à l’équanimité, c’est-à-dire à considérer avec égalité d’esprit nos amis, nos ennemis et ceux qui nous sont indifférents, comprenant que ce qui les distingue est une infime portion de temps. Ainsi éliminerons nous nos attachements excessifs envers ceux qui nous sont proches, la haine qui nous rend incapables de supporter nos ennemis, et l’indifférence envers tous les autres. Grâce à cette équanimité, notre esprit demeurera égal et paisible, comme une surface plane et lisse. Si nous réfléchissons à tout ceci, nous pourrons le comprendre et transformer nos attitudes. Mais si nous nous contentons de réagir immédiatement à tout ce qui se présente, nous serons comme un chien qui grogne et montre les dents dès qu’une chose lui est désagréable, et nous ne nous donnerons pas les moyens d’évoluer. Or, nous sommes des êtres humains et cela suppose que nos comportements soient moins limités que ceux des animaux.
D’autres raisons peuvent venir s’ajouter à celles que nous venons de voir pour nous permettre d’établir en nous cette équanimité. Précédemment, je vous ai parlé de la vacuité. Or, cette compréhension peut également s’appliquer à la pratique de l’équanimité. En effet, lorsque nous rencontrons des personnes que nous détestons, elles nous apparaissent avec force comme nos ennemis. Mais, analysons cette relation comme nous l’avons fait précédemment avec l’individu lors de notre recherche de la vacuité : mon ennemi est-il le corps de cette personne ? Est-il son esprit ? Bien qu’il ne soit ni le corps, ni l’esprit, il n’existe pas indépendamment de son corps et de son esprit. Ces réflexions nous conduisent à réaliser que nous avons imputé le concept d’ennemi sur la base d’actions physiques, verbales ou mentales de l’individu concerné. Lorsque ceci devient clair par la méditation, la haine disparaît d’elle-même. Il en va de même de l’attachement envers nos proches. Sur la base de leurs actions mentales, physiques ou verbales, nous voyons en eux des êtres chers. En fait, nous opérons une fausse surimposition, car nul n’est un ami existant comme tel de son propre côté. Où est l’ami ? Est-ce le corps ? Est-ce l’esprit ? Ainsi, au fil de notre investigation, notre attachement s’apaisera. Enfin, ceux qui nous sont indifférents pourront être analysés de la même manière. Sur la base de raisons sans valeur, nous considérons ces êtres comme des étrangers. Or, ils n’existent pas comme tels en eux-mêmes; c’est nous qui les regardons avec indifférence, parce que notre esprit en a fait des êtres qui nous sont indifférents. Ceci nous permettra également d’éliminer l’indifférence. Il nous faudra persévérer longtemps dans la mise en application de ces méthodes, et progressivement s’installera en notre esprit une égalité d’attitude envers tous les êtres.
L’ensemble du chemin du Mahayana a pour base l’établissement de cette équanimité. Elle est le terrain stable et solide sur lequel peut s’élever l’édifice de notre pratique. Sur cette fondation sûre, nous pouvons construire notre maison intérieure, c’est-à-dire développer notre esprit par la pratique du Mahayana. Si nous n’avons pas, au préalable, établi une égalité d’attitude envers tous les êtres, la compassion que nous nous efforcerons de développer ultérieurement ne pourra pas être impartiale et s’étendre de la même manière à tous les individus. Elle sera comme un terrain irrégulier qui, lorsqu’on l’arrose, ne retient l’eau qu’à certains endroits. Ainsi, pour que la terre des êtres soit parfaitement nivelée afin de recevoir en tous points l’eau de l’amour et de la compassion, il est indispensable que tous les êtres vivants soient égaux devant notre esprit. La pratique de l’équanimité est donc de toute première importance sur la voie du Mahayana car elle est une sorte de tremplin vers des développements supérieurs et elle sera, entre autres, source de paix et de bonheur. Certes, cette seule acquisition ne nous donne pas la possibilité d’oeuvrer directement au bonheur des êtres. Il nous faudra ensuite rechercher les moyens nécessaires pour le faire. L’étape suivante de la méditation va nous permettre d’aller beaucoup plus loin et fera progresser notre force mentale.
Tous les êtres ont en commun l’aspiration à fuir la souffrance et à obtenir le bonheur. Agir pour leur bien consiste donc à leur donner le bonheur et à éliminer leur souffrance. C’est la tâche qu’il nous faut accomplir. Nous pourrions nous dire : “Ce n’est pas à moi de le faire. Les autres n’ont qu’à se prendre en charge et assumer eux-mêmes l’élimination de leurs souffrances et la réalisation de leur bonheur. C’est leur affaire. Pourquoi devrais-je en prendre la responsabilité” ? Ce sont effectivement les pensées qui prévalent dans le domaine du monde : “Que chacun s’occupe de ses affaires et je m’occuperai des miennes”. Mais, le point de vue du Dharma, et tout particulièrement celui du Mahayana, est différent. Si nous doutons de son bien-fondé, nous pourrons méditer ceci : ce que nous voulons à tout prix éviter, c’est la souffrance, si minime soit-elle, fût-elle celle d’un rêve, ou la dureté d’un regard porté sur nous. Comme nous, tous les autres êtres la fuient, même à ses degrés les plus infimes. En cela, nous sommes tous égaux et nos attitudes sont identiques. Quant au bonheur, nous cherchons tous à en atteindre ne serait-ce qu’une parcelle. Et quoi que nous obtenions, jamais nous ne sommes satisfaits. A aucun moment, nous ne nous disons : “Cela suffit; les choses sont bien ainsi” ! Là aussi, tous les autres êtres sont comme nous. Ils veulent le bonheur et quoi qu’ils reçoivent, jamais ils ne sont satisfaits. Devant la souffrance ou le bonheur, nous sommes tous égaux; nous nous comportons tous, y compris les animaux, de façon identique. Dans ce cas, pourquoi serions-nous uniquement préoccupés de notre bonheur et de nos souffrances, ignorant la souffrance et le bonheur d’autrui. La souffrance des autres est à éliminer au même titre que la nôtre. Et si elle ne nous concerne pas, la nôtre ne devrait pas davantage nous affecter. Or, si nous devons éliminer la souffrance, c’est parce qu’elle est indésirable, et celle des autres l’est tout autant. La souffrance est, de par sa nature même, indésirable. C’est pourquoi éliminer celle des autres est légitime. C’est la même chose pour le bonheur. Parce que les autres ont la même aspiration au bonheur que nous, il est logique de les aider à l’obtenir. Supposons que nous soyons deux personnes, tout aussi affamées l’une que l’autre, et qu’il n’y ait rien d’autre à manger qu’un peu de pain. L’envie que j’ai de prendre ce pain m’est dictée par la faim. Or, l’autre personne a tout aussi faim que moi. Il est donc normal de prendre chacun la moitié du pain. Mais si je me dis : “Puisque j’ai faim, je peux prendre tout le pain et le manger”, il est clair que ce comportement est très vil et sera condamné par la morale sociale. Il va sans dire qu’il sera encore plus négatif du point de vue du Dharma.
Habituellement, nous nous soucions exclusivement de notre propre bonheur; ces méditations vont transformer notre esprit, de telle sorte que nous ne ferons finalement plus de différence entre nous et les autres, et que le bonheur des autres nous sera tout aussi précieux que le nôtre. Tous, nous comme les autres, alors que nous cherchons le bonheur et voulons fuir la souffrance, ne cessons d’être écrasés par les trois sortes de souffrances; parce que la plupart de nos actions du corps, de la parole et de l’esprit sont négatives, elles engendrent la souffrance. Nous vivons au coeur de cette immense contradiction entre notre désir d’être heureux et nos actions productrices de souffrances. Là aussi, nous et les autres, nous en sommes à peu près tous au même point, égaux dans les souffrances que nous ne voulons pas, égaux dans nos actions qui en sont la cause. A l’aide de ces réflexions, nous verrons que notre condition et celle des autres sont identiques et qu’éliminer leurs souffrances et leur donner le bonheur est tout aussi légitimement fondé que notre aversion pour la souffrance et notre soif de bonheur.
Ceux qui ont déjà une certaine connaissance du Dharma pourront, par cette méditation, opérer une transformation considérable de leur esprit. Mais ceux qui l’abordent pour la première fois trouveront peut-être cette méthode très difficile et se poseront de nombreuses questions, se disant : “Certes, nous sommes égaux d’une certaine manière, mais cette raison n’est pas suffisante. Ma souffrance et celle des autres, ce n’est pas la même chose. Mes souffrances me concernent. C’est moi qu’elles atteignent, tandis que je ne vis pas celles des autres. Je peux donc ne pas m’en préoccuper puisqu’elles ne me touchent pas”. Si ce qui endure une souffrance est sans relation avec un autre phénomène, est-ce là une raison suffisante pour que le second ne se soucie pas du premier ? S’il en était ainsi, lorsque nous avons mal au pied, pourquoi notre main se porterait-t-elle à son secours et essaierait d’en apaiser la douleur puisqu’elle ne la ressent pas ? Si nous avons froid aux pieds, comment se fait-il que nous les réchauffions avec nos mains, puisque la main n’éprouve aucune des sensations du pied ? C’est ainsi que nous devons réfléchir. Vous vous direz sans doute alors : “Il est vrai que la main n’est pas affectée par la souffrance du pied, mais c’est l’individu possesseur de la main qui est atteint par la souffrance du pied et heureux lorsque le pied est soulagé de sa douleur. C’est pourquoi la main entre en action. Dans notre relation avec les autres, ce n’est pas la même chose.” En réalité, lorsque nous secourons les autres, nous agissons d’une manière qui nous est extrêmement bénéfique, même si le résultat n’est pas immédiat. En effet, lorsque nous venons en aide à autrui dans l’intention d’apaiser sa souffrance, et que nous agissons par amour, nous accomplissons une action favorable qui dépose en nous une potentialité positive dont le fruit sera une expérience heureuse.
Analysez sans cesse tous ces points; réfléchissez-y, pas seulement lorsque vous êtes en position de méditation, mais à tout moment, lorsque vous marchez, travaillez, lorsque vous êtes couchés...
Pourtant, penserez-vous peut-être, s’il est vrai qu’en aidant les autres aujourd’hui, dans le futur nous serons aidés à notre tour, ce résultat est très lointain, alors que la main peut soulager immédiatement la souffrance du pied. Le résultat est alors instantané. Si pour la simple raison que le résultat est très éloigné de la cause, nous pensons qu’une action est inutile, pourquoi faisons-nous, du temps de notre jeunesse, des préparatifs pour notre vieillesse, alors que tant d’années les séparent ? Pourquoi nous soucions-nous, dès aujourd’hui, du bien-être de nos vieux jours ? A l’aide de toutes ces réflexions, nous comprendrons de mieux en mieux que notre bonheur et celui des autres sont équivalents et qu’il n’y a aucune raison de ne pas oeuvrer au bonheur d’autrui comme nous travaillons au nôtre.
Vous pourriez encore argumenter : “Certes, il faut, lorsqu’on est jeune, préparer sa vieillesse, mais, tout cela, c’est pour nous-mêmes que nous le faisons, alors que les autres sont des êtres différents”. Mais, alors, est-il juste de travailler, de se fatiguer pour nos parents, nos enfants, nos amis, au point de faire n’importe quoi pour eux, puisque ce sont des individus différents de nous-mêmes ? Enfin, vous direz-vous : “Je ne suis effectivement ni mon fils, ni mon père, ni ma mère, mais ce n’est pas la même chose que pour les autres. Il est normal que je les aide parce que nous sommes liés par le sang ou par l’amitié...” En fait, tout en étant physiquement différents de tous les autres êtres, c’est parce que nous sommes trompés par l’ignorance que nous appréhendons parents, enfants, amis... comme étant à nous, nos parents, nos enfants... et cette conception nourrit l’attachement aux êtres que nous considérons comme nous appartenant, alors que nous sommes convaincus du bien-fondé de nos jugements. Or nous sommes dans l’erreur et nous devons arriver à comprendre que notre manière de voir les choses n’est pas fiable. Nous savons tous, et cela a d’ailleurs été rappelé précédemment, que l’homme est supérieur à l’animal par l’usage qu’il peut faire de son esprit. Sa faculté de penser lui permet de ne pas être, comme l’animal, limité à des réactions immédiates aux événements présents, d’analyser les situations et de considérer le long terme.
Ainsi, plus nous concentrerons nos réflexions sur ces points, plus nous verrons s’affermir notre compréhension et nos convictions, de sorte que nous ne craindrons pas d’être ébranlés dans nos certitudes par des débats contradictoires. Si nous adhérons à une idée sans aucune analyse préalable, notre croyance sera très instable et pourra être détruite à la moindre controverse. Notre compréhension ne pourra jamais s’affermir de cette manière. La nécessité d’analyser les idées à l’aide du raisonnement est un principe dont la validité ne s’applique pas qu’au Dharma, mais aussi à de nombreux autres domaines de la vie quotidienne. Il permet, en effet, d’agir avec beaucoup plus d’efficacité. Notre esprit est toujours prêt à être utilisé. Et lorsque nous procédons à ces diverses réflexions, nous l’amenons à se développer. Mais, si nous faisons les choses sans réfléchir, nous en gaspillons les précieuses capacités.
Avant que ne s’achève la première partie de ce cours, je vais donner quelques explications sur ce que signifie prendre refuge. Certains d’entre vous, qui ne peuvent assister à la deuxième partie, ont émis le souhait de prendre refuge et de recevoir les voeux de laïc bouddhiste, les préceptes d’Oupasaka. D’autres l’envisagent peut-être mais hésitent, ne sachant pas exactement ce que cela signifie, et se demandent s’ils seront capables de s’appliquer aux pratiques que cet engagement implique.
Il faudrait beaucoup de temps pour donner un commentaire détaillé sur ce sujet extrêmement vaste. Pour vous permettre de prendre une décision dans l’immédiat, je n’aborderai que l’essentiel, dont vous trouverez des approfondissements dans la suite de cet enseignement. Si vous souhaitez prendre ces engagements, faites-le. Mais si vous pensez que cela ne vous convient pas, ne vous sentez pas obligés. Vous êtes entièrement libres. A ce propos, on cite souvent l’exemple des marchands qui négocient l’or. Avant de conclure une transaction, ils vont examiner soigneusement le métal, le gratter, le frotter, le couper pour voir s’il est pur à l’intérieur... Non contents de cela, afin de ne plus avoir le moindre doute sur sa qualité et sa pureté, ils le passent sur une flamme. C’est seulement après toutes ces vérifications qu’ils prendront leur décision. Le Bouddha exhortait ses disciples à procéder de la même façon à l’égard du Dharma qu’il enseignait. Avant de le pratiquer, il est indispensable d’y réfléchir, de l’analyser, de manière à juger par soi-même s’il est pur, valable et véritablement source de bienfaits. Ces investigations graduelles permettront à l’observateur d’en mieux comprendre la nature. Puis, si cet enseignement lui semble correct et profitable, il sera bon qu’il s’engage dans la pratique. Si, au contraire, le Dharma lui semble imparfait, qu’il ne pense pas que l’on puisse en tirer un quelconque bénéfice, il n’a nullement besoin de choisir cette voie. Aussi, chacun doit-il analyser par lui-même ce qui lui a été exposé ici et se sentir libre de l’adopter ou de le rejeter.
Lorsque nous sommes malades, nous devons prendre le remède approprié à notre maladie, qui a le pouvoir de nous guérir, que le médicament soit occidental, indien, tibétain ou chinois... Rien ne nous contraint à suivre un traitement déterminé. S’il nous guérit, c’est tout ce que nous lui demandons et nous n’avons besoin de rien d’autre. La souffrance et l’origine de la souffrance sont la pire des maladies. De nombreuses sortes de Dharmas, de chemins spirituels existent en ce monde. Ils ont tous pour finalité d’éliminer la souffrance. Quelle que soit notre religion, notre Dharma, si sa pratique nous aide et nous permet de supprimer la souffrance et sa cause, il nous suffit. Nous sommes libres de choisir le remède qui nous semble le plus efficace contre notre mal, tout comme nous sommes libres d’opter pour le Dharma qui nous semble le plus apte à éliminer notre souffrance.
Les bouddhistes parlent de prendre refuge auprès du Bouddha. Mais qu’est-ce que le Bouddha ? Qui est-il ? D’où vient-il ? Et quels avantages y a-t-il à le prendre pour refuge ? Le Bouddha est le résultat de la pratique du Dharma. Il a commencé par comprendre la souffrance et son origine et a souhaité s’en libérer. Il a cultivé l’aspiration à la libération, le renoncement intérieur au cycle des existences. Puis, tournant sa compréhension vers les autres êtres, il a oeuvré à l’accomplissement de leur bien, franchissant toutes les étapes nécessaires au développement de l’esprit, notamment celle de l’équanimité. Il ne s’est pas contenté d’une compréhension intellectuelle; il l’a réalisée au plus profond de lui-même. Voyant alors que tous les êtres étaient égaux dans leur aspiration à obtenir le bonheur et à fuir la souffrance, et que l’équanimité, tout en étant source de paix pour soi-même ne donnait pas les moyens d’aider les autres, il fit naître en lui une très puissante volonté d’éliminer la souffrance des êtres et de leur donner le bonheur. Il a assumé la responsabilité de cette tâche. Dans ce but, il a poursuivi le développement de son esprit. Il a réalisé que la quête d’un bonheur égoïste, ignorant du bien d’autrui, n’avait aucun sens et, négligeant son propre bien-être au profit des autres, il a engendré envers tous les êtres une égale compassion sans limite ni partialité. Sa compassion ne fait aucune discrimination; elle n’est pas restreinte à un groupe de proches, de familiers, de compatriotes... Son amour pour tous les êtres est aussi grand que celui d’une mère pour son enfant unique. Ainsi pressé par sa compassion, il n’a pas d’autre préoccupation que d’éliminer la souffrance des êtres et leur procurer le bonheur. De plus, il ne se contente pas d’un simple souhait. Toutes ses pratiques sont orientées dans ce sens. Il n’a plus aucun attachement ni à ses biens, ni à son corps, ni à sa vie qu’il sacrifie totalement au bien-être d’autrui. Ce faisant, il accumule des vertus si nombreuses de générosité, de patience, etc., qu’il est impossible d’en détailler ici le contenu. Elles sont illustrées par l’histoire des vies antérieures du Bouddha. Il est fait de l’une d’elles le récit suivant : alors que le Bouddha n’était encore qu’un Bodhisattva, il rencontra une mère tigre, entourée de ses cinq petits affamés, épuisés par le manque de nourriture. Eprouvant une immense compassion envers ces êtres, il leur offrit son corps, coupant ses chairs et leur donnant son sang afin de les nourrir. De nombreux exemples similaires illustrent l’immense compassion du Bouddha. Un Stoupa fut, plus tard, érigé au Népal, là où cet événement est censé s’être produit.
Dans toutes ses vies antérieures, le Bouddha a pratiqué la compassion, développé Bodhicitta, l’esprit d’éveil, et médité sur la vacuité. Il s’est entraîné à la vue supérieure qui a pour objet la vacuité. Il a ainsi atteint le chemin de la vision, le stade où les obstacles commencent à être définitivement éliminés. Au cours des neuf stades suivants, il a successivement achevé l’élimination des divers voiles des facteurs perturbateurs de l’esprit qui font renaître dans le cycle de l’existence conditionnée, dans le Samsara. Tout comme le chaud et le froid se détruisent mutuellement, il a, parallèlement, fait croître ses qualités d’amour, de compassion, de Bodhicitta, de sagesse, ainsi que sa pratique de la vue supérieure, développant les qualités de son esprit dans toute leur amplitude et leur profondeur.
Les voiles qui obscurcissent l’esprit sont de deux ordres : le premier est constitué par les facteurs perturbateurs de l’esprit et est dissipé en premier. Le second, qui fait obstacle à l’omniscience d’un Bouddha, est beaucoup plus subtil, plus difficile à éliminer. Il est formé par les empreintes laissées sur le courant de conscience par les facteurs perturbateurs de l’esprit. Pour le vaincre, il est nécessaire de poursuivre le développement de l’esprit au-delà de la suppression du premier voile. Triomphant de tous ces obstacles, le Bouddha parvint à l’accomplissement de toutes les qualités qu’il est possible d’accomplir. Ayant éliminé à la fois les obstacles constitués par les facteurs perturbateurs de l’esprit et le voile à la connaissance, il a atteint l’omniscience, la connaissance sans voile. C’est pourquoi l’état de Bouddha est symbolisé par un soleil. Il sait parfaitement ce qui convient le mieux au bien des êtres; il sait comment les aider à développer leur esprit; il connaît les paroles et les actes appropriés. De plus, cette connaissance va de pair avec sa compassion. Depuis qu’il est Bodhisattva, sa compassion n’a cessé de se renforcer par la pratique du chemin, jusqu’à atteindre un complet épanouissement.
Certains se demanderont peut-être : “Puisque le Bouddha possède une telle compassion alliée à une parfaite sagesse, pourquoi sommes-nous toujours dans la souffrance” ? En fait, bien que le Bouddha ait atteint le plein éveil, la totale réalisation, il est indispensable que, de leur côté, les êtres effectuent les préparatifs et les pratiques nécessaires. Lorsque le soleil brille, il éclaire indistinctement et sans discrimination toutes les directions, mais si nous retournons une tasse, sa face interne ne peut être éclairée. Pour que les rayons du soleil puisse l’atteindre, il faut qu’elle soit posée dans le bon sens. En bref, le Bouddha est libre de toute souffrance et de tout obstacle. Il connaît les moyens habiles nécessaires à la réalisation du bonheur des êtres vivants. Et sa grande compassion, égale envers tous, fait qu’il agit pour le bien de tous les êtres sans exception ni partialité. Si, de notre côté, nous prenons refuge auprès du Bouddha, si nous plaçons en lui notre entière confiance, sachant qu’il a la capacité de nous libérer de nos souffrances, nous pourrons effectivement y échapper.
Certains d’entre vous peuvent se poser la question suivante : “Si l’on prend refuge auprès du Bouddha, doit-on renoncer aux autres refuges que l’on aurait éventuellement pris antérieurement” ? Nous pouvons considérer tous les êtres saints comme des refuges. Rien ne s’oppose à ce que nous respections de tels êtres. Les Bouddhas et Bodhisattvas se manifestent sous toutes sortes d’aspects pour aider les êtres à éliminer leurs souffrances et c’est à cette fin qu’ils leur prodiguent leurs enseignements.
A l’intension de ceux qui ne peuvent assister à la seconde session de cet enseignement, je vais résumer les principaux points de la pratique du Mahayana.
Elle consiste, pour l’essentiel, à ne pas être toujours préoccupé exclusivement de soi-même, mais à prendre sur soi la responsabilité d’aider les autres, de leur offrir le bonheur et de les libérer de leurs souffrances. Même du simple point de vue des relations sociales, ceux que l’on estime, ce sont ceux qui pensent aux autres. L’altruisme est toujours considéré comme une qualité admirable alors que l’égoïsme est, de tous temps, réprouvé. Ceux qui veulent pratiquer le noble et vaste Dharma du Mahayana doivent être capables de se négliger eux-mêmes au profit des autres. Cela ne veut pas dire, rappelons-le, que les disciples du Hinayana ne se préoccupent pas des autres, mais c’est essentiellement leur propre libération qu’ils recherchent.
Nous souhaitons tous, par tous moyens, éliminer nos souffrances, si minimes soient-elles, et tous les autres êtres ont la même aspiration fondamentale : être heureux et éviter la souffrance. En cela, nous sommes tous semblables. D’où l’importance d’aider les autres à éliminer leurs souffrances. Et si nous avons tendance à nous dire que c’est la responsabilité de chacun de travailler à son propre bonheur, rappelons-nous qu’il existe de nombreuses raisons de réfuter cette objection. Nous verrons ces points en détails ultérieurement. Mais, pour l’immédiat, voyez comme
vous êtes heureux que quelqu’un vous vienne en aide quand vous vous trouvez en difficulté. Comme nous, les autres sont heureux lorsque nous les soulageons de leurs souffrances. C’est pourquoi nous devons agir pour le bien des autres, car nous ne pourrions justifier de vouloir être aidés sans aider les autres. C’est de cette manière, par de telles réflexions, que nous devons entraîner notre esprit.
Il est évidemment difficile d’adopter une attitude totalement altruiste. Pour l’immédiat, notre égoïsme nous en empêche. Quels en sont les caractéristiques ? Nous nous chérissons constamment de façon démesurée. Nous nous pensons si précieux, si importants, que nous négligeons complètement les autres. Sous son emprise, nous voulons toujours le meilleur, tout ce qui est plaisant, et notre soif n’est jamais assouvie. Mais, si des circonstances adverses se produisent, nous ne les voulons à aucun prix et nous sommes prêts à les rejeter sur tous les autres, sur n’importe qui, pourvu qu’elles nous épargnent. Il nous suffit d’observer notre esprit pour y constater la présence de cet égoïs-me. Or, il est à la base d’un grand nombre de souffrances. En effet, vu l’importance que nous nous accordons, nous avons de nombreux désirs qu’il nous faut absolument satisfaire par le corps, la parole et l’esprit. Et pour cela, nous nous engageons dans toutes sortes d’actions négatives qui déposent sur notre conscience des potentialités qui produiront, un jour, leur fruit de souffrance. Toutes les souffrances que nous avons endurées dans le passé, celles que nous subissons dans le présent et celles à venir, proviennent, en fin de compte, de notre égoïsme qui est l’obstacle majeur à la pratique du Mahayana. En effet, s’engager sur le chemin du Bodhisattva suppose une totale abnégation. C’est donc l’égoïsme qui empêche de progresser sur cette voie; il est le lien qui nous retient sans cesse prisonnier dans le cycle des existences. Du point de vue du Dharma, il est une attitude profondément erronée qui fait obstacle à notre développement. Mais, même d’un point de vue purement social, il est perçu comme un comportement très négatif. Même les animaux n’aiment pas les gens qui ne pensent qu’à eux-mêmes. En effet, si nous chassons ou menaçons un chien, de peur qu’il ne mange ce que nous avons, il ne nous aimera pas et nous fuira. Mais si nous le caressons et lui donnons à manger, il viendra vers nous tout naturellement, se sentira en confiance et nous aimera. Il n’est pas nécessaire d’être capable de prononcer le mot égoïsme pour ne pas aimer les gens égoïstes.
Au cours des siècles passés, nombre de personnes illustres ont acquis une grande respectabilité qui s’explique, du point de vue du Dharma, par le fait qu’elles ont pensé davantage aux autres qu’à elles-mêmes. Nous devons donc nous efforcer de ne plus nous accorder autant d’importance et de chérir les autres davantage. En effet, même lorsque nous sommes heureux, nous ne sommes qu’un seul individu alors que tous les êtres sont innombrables. C’est pourquoi il est juste de les chérir, de consacrer notre corps, notre parole et notre esprit à l’accomplissement de leur bonheur. Nous pouvons aider les autres de diverses manières; consacrer, par exemple, nos actions verbales à leur enseigner le Dharma, faire que notre esprit soit toujours orienté positivement, vers leur bien.
Nous n’avons pas besoin de nous inquiéter de ce qui pourrait nous faire défaut, craignant que le soin que nous prenons des autres nous empêche de nous occuper de nous-mêmes. En réalité, du fait même que nous chérissons les autres, nos propres desseins sont naturellement accomplis.
L’altruisme est donc un comportement dont la noblesse et le caractère vertueux sont unanimement reconnus, quel que soit le point de vue d’où l’on se place. C’est de lui que découlent toutes nos joies, depuis les plus ordinaires jusqu’aux bonheurs spirituels les plus élevés des Bodhisattvas et des Bouddhas. Vous comprendrez probablement sans peine que la félicité de l’état de Bouddha soit issue de l’altruisme, mais vous vous demanderez comment ce dernier peut être la source de nos petits bonheurs et nos menues satisfactions. Si nous avons obtenu cette précieuse existence humaine, c’est grâce à l’observance de principes éthiques, et particulièrement parce que nous avons respecté la vie des autres, que nous nous sommes abstenus de tuer. Or ce comportement nous a été dicté par l’altruisme : nous avons, en effet, réalisé que la vie des autres était ce qu’ils avaient de plus cher et nous avons pris en compte leur bien-être. De même, toutes les circonstances favorables de notre vie, qu’il s’agisse de la santé, de la richesse... sont le fruit d’attitudes altruistes que nous avons adoptées à certains moments, que ce soit par la patience, la tolérance ou la générosité...
Peut-être émettrez-vous des réserves à ce propos en vous disant : “Ceci est vrai dans certains domaines, mais les richesses que nous obtenons sont le résultat de nos efforts, de notre travail.” Rappelez-vous, pourtant, ce que nous avons vu au début de cet enseignement à propos du Karma. Pour qu’il soit possible d’accumuler des richesses, il faut une cause principale et les circonstances propices à la production du résultat. Il arrive que l’on voit dans une même famille, c’est-à-dire dans un environnement identique, l’un des enfants réussir sans grande difficulté tout ce qu’il entreprend, et l’autre aller d’échec en échec en dépit d’efforts acharnés. Nous nous contentons habituellement de dire que ce dernier n’a pas de chance. Il n’a effectivement pas de chance, mais cela n’est pas sans raison. Si l’effort personnel et les circonstances devaient être suffisants, tous deux devraient pouvoir parvenir au même résultat, et même, celui qui travaille davantage devrait mieux réussir. S’il n’en est pas ainsi, c’est que celui qui accumule aisément la fortune aujourd’hui s’est, dans une vie passée, montré généreux et charitable envers autrui, créant ainsi une cause dont sa richesse présente est le fruit. Celui qui n’a pas pratiqué la charité dans ses vies passées, même s’il s’épuise et s’acharne dans cette vie à l’accumulation de biens, ne pourra pas jouir d’un résultat dont il n’a pas produit la cause. Nous voyons donc que toutes les qualités qu’il est possible de développer, des plus ordinaires aux plus élevées, résultent d’une attitude altruiste.
Celui qui cultive cet amour des autres réjouit les Bouddhas et les Bodhisattvas qui voient en lui un véritable fils. Aimé des Bouddhas et des Bodhisattvas, il est également aimé et respecté par tous les autres êtres qui voient en lui un refuge, la protection rassurante d’un père ou d’une mère... Nous-mêmes, nous aimons naturellement ceux qui se soucient plus des autres que d’eux-mêmes. Ceux qui développent cet altruisme ont tous les êtres pour amis. Les ermites qui vouent leur pratique au bien des êtres sont souvent entourés d’animaux réputés craintifs, de biches ou de chevreuils, parce qu’ils leur inspirent confiance. De surcroît, la pratique de l’altruisme permet d’accumuler une très grande quantité de vertus qui éliminent les obstacles créés par nos actions négatives antérieures. Or, plus nous accumulons de vertus, plus nous éliminons d’obstacles et plus nous approchons du chemin des Bodhisattvas et de l’état de Bouddha. Dans la vie quotidienne, nous pouvons facilement observer que les gens sincèrement altruistes souffrent beaucoup moins que les autres, tant physiquement que mentalement. Parce qu’ils se soucient plus des autres que d’eux-mêmes, s’il leur arrive de souffrir de la faim ou du froid, ils en sont peu affectés et leur esprit demeure en paix. Nous pouvons comparer deux personnes qui souffrent dans un hôpital et nous constaterons que la plus égoïste est plus malheureuse, plus tendue, tandis que celle qui se soucie des autres est plus paisible, plus affable.
C’est ainsi que vous pourrez méditer sur les méfaits de l’égoïsme et les bienfaits de l’altruisme, et ce, quels que soient le lieu ou le moment, lorsque vous êtes chez vous, lorsque vous allez et venez, lorsque vous êtes au travail... Si la pratique du Dharma nécessitait l’emploi d’instruments sophistiqués, elle serait difficilement compatible avec nos diverses activités. Mais les seuls outils qu’elle requiert sont l’esprit et la réflexion. Rien ne limite donc sa mise en application. Si quelqu’un nous agresse verbalement et nous insulte, au lieu de nous mettre en colère, nous devons pratiquer la patience, comprendre que son comportement hostile est dicté par la colère, par des facteurs mentaux négatifs, par son ignorance de la véritable nature des choses. Si nous sommes conscients de cela, nous n’aurons plus de raisons de nous mettre en colère; nous pourrons agir avec patience, tolérance et compassion, ce qui sera extrêmement bénéfique, tant pour nous-mêmes que pour autrui. Lorsque nous rencontrons des épreuves et que tout va mal, que nous sommes malades, déprimés..., nous devons tout d’abord réagir par la mise en oeuvre de moyens qui, tout en étant conformes au Dharma, seront destinés à éliminer ces difficultés. Mais, si quoi que nous fassions, nous n’arrivons pas à les surmonter, nous devons comprendre qu’elles sont le fruit d’actions défavorables passées, commises par la force de l’égoïsme. Nous devons voir que ces souffrances sont le résultat d’actions erronées, liées à des conceptions et des attitudes mentales erronées dont nous avons été l’auteur et dont nous devons subir les effets. Si ce n’était pas nous, qui donc devrait en assumer les conséquences ? Si nous prenons l’habitude d’orienter nos réflexions dans ce sens et y conformons nos attitudes, que les circonstances nous soient ou non favorables, nous serons toujours heureux. Il nous faut donc transformer, inverser totalement nos habitudes de comportement. Nous avions coutume de nous chérir nous-mêmes et de négliger les autres. Désormais, nous devons chérir les autres et nous accorder peu d’intérêt. Jusqu’à présent, nos activités physiques, verbales et mentales n’avaient pas d’autre but que notre propre satisfaction. Par là même, elles ont été largement orientées vers l’accomplissement d’actions négatives. A partir de maintenant, nous devons nous efforcer de dédier notre corps, notre parole et notre esprit au bien-être d’autrui. Celui qui transforme effectivement son esprit de cette manière finit par ne plus penser qu’aux autres, par ne plus avoir d’autre préoccupation que l’élimination de leurs souffrances et la réalisation de leur bonheur. Si nous nous efforçons également en ce sens, il est certain que nous arriverons au même résultat, et viendra un moment où nous considérerons qu’aider les autres, supprimer leurs souffrances et leur procurer le bonheur est notre propre responsabilité. Alors, nous devrons passer à une autre pratique appelée prendre et donner.
Nous nous imaginerons entourés de tous les êtres vivants rassemblés, visualisés principalement sous forme humaine, et nous nous verrons situés légèrement au-dessus de cette foule. Nous méditerons sur la souffrance de tous ces êtres, en prenant l’exemple des malades, des affamés... A la vue de ces douleurs, nous ferons naître en nous une vive compassion, nous sentant déterminés à soulager tous ces êtres. Nous développerons ce qui est appelé le pur amour qui nous fait aspirer ardemment à rendre heureux tous ces êtres qui ont si peu de bonheur.
Au début de ce cours, j’ai expliqué un exercice sur le comptage de la respiration. L’entraînement que nous allons aborder à présent lui est infiniment supérieur. Visualisons notre égoïsme sous la forme d’une tache noire, à hauteur de notre coeur. En inspirant, nous nous imaginons prenant en nous toutes les souffrances physiques des êtres sous la forme d’un brouillard noir. Ces souffrances descendent en nous et viennent se fondre dans la tache noire de notre égoïsme qui les absorbe. A l’expiration, nous nous imaginons donnant à tous les êtres notre bonheur, toutes les vertus et qualités que nous avons accumulées, sous forme de nuages blancs et de lumière blanche, et nous penserons que tous les êtres atteignent ainsi un parfait bonheur physique. Puis procédant de la même manière, à l’inspiration, nous penserons que nous prenons sur nous toutes leurs souffrances mentales, sous la forme d’un brouillard noir qui descend en nous et se fond dans la tache noire symbolisant notre égoïsme. A l’expiration, à nouveau, nous leur offrirons mentalement tous nos bonheurs, toutes nos joies, toutes les vertus et qualités que nous avons accumulées, sous forme de lumière blanche et de nuages blancs, pensant que tous les êtres obtiennent ainsi un inépuisable bonheur de l’esprit.
Il est important de se concentrer précisément sur chaque phase de cette pratique. Certes, nous ne faisons alors que respirer, inspirer et expirer... mais, grâce à cela, nous accumulons une quantité extraordinaire d’actions favorables. De plus, notre respiration est là, présente à tout moment de notre vie. Elle ne nous coûte rien et nous n’avons pas d’effort à fournir pour en jouir. Elle est toujours disponible pour la pratique du Dharma et nous pouvons l’utiliser tout à loisir. Bien sûr, même si cette méditation nous fait considérablement progresser, nous pouvons nous dire que, concrètement, elle n’apporte rien aux êtres vivants qui souffrent toujours autant et sont toujours privés de bonheur. Cela est vrai. Toutefois, conscients que le développement de l’amour et de la compassion acquis par cette méthode ne les empêche pas de souffrir, sachant que c’est seulement mentalement que nous avons pris leurs souffrances et leur avons donné le bonheur, nous arriverons au point où nous-mêmes et nous seuls, sans attendre que d’autres nous aident ou le fassent à notre place, nous déciderons de faire tous les efforts nécessaires pour éliminer leurs souffrances.
Mais, avons-nous ce pouvoir ? Non, et tous les autres êtres qui sont, comme nous, prisonniers du cycle des existences ne l’ont pas davantage. Qui possède un tel pouvoir ? Celui qui est parfaitement éveillé, qui a accompli toutes les qualités et éliminé toutes les imperfections, c’est-à-dire celui qui a atteint l’état de Bouddha. Donc, si nous voulons éliminer la souffrance de tous les êtres, il nous faut absolument atteindre le rang de Bouddha dont la connaissance et la sagesse sont sans obstacles ni voiles, dont la compassion spontanée s’étend de manière égale à tous les êtres, et dont les actions se manifestent naturellement comme brillent les rayons du soleil. Voyant alors l’obtention de l’état de Bouddha comme une absolue nécessité, nous allons, du plus profond de nous-mêmes, prendre la résolution d’y parvenir avec, pour seul objectif, la réalisation du bien des êtres et l’élimination de leurs souffrances. Bodhicitta, l’esprit d’éveil, n’est autre que cela.
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