Trésors du Dharma12 von 22EPUB

Les Douze Liens de la Production Interdépendante

Le cycle des existences

Ces douze liens sont illustrés par la roue de la vie. Toutefois, nous ne devons pas voir dans les dessins ou les peintures qui la représentent une simple oeuvre esthétique, plaisante à regarder. Elle doit servir de support à notre réflexion sur les expériences des êtres.

Ces douze liens sont les suivants : ignorance, accumulation, conscience, attachement, avidité, devenir, naissance, nom et forme, sens, contact, sensation, vieillissement et mort.

Ils sont énumérés ici dans l’ordre chronologique. Les Soutras les exposent dans un ordre différent. Ils sont les maillons du processus selon lequel nous circulons, de naissance en naissance, à travers le cycle des existences, sans jamais échapper à la souffrance, comme les douze heures du cadran d’une montre que les aiguilles parcourent inexorablement.

1 L’ignorance

De nombreuses explications ne seront pas nécessaires ici puisqu’il a déjà été question de l’ignorance à propos des facteurs perturbateurs de base. L’ignorance est donc constituée par la conception d’une entité personnelle intrinsèque appelée vue appliquée à l’assemblage transitoire. Nous avons vu comment l’ignorance appréhendait l’individu d’une manière totalement opposée à son véritable mode d’existence et comment on reconnaissait dans l’ignorance la source de toutes souffrances. En effet, l’ignorance appréhende un je très fort, très clair : “Je fais ceci... je fais cela... on m’a fait cela...”. Dépendants de cette saisie d’un je très fort issue de l’ignorance, apparaissent de nombreux désirs : “Je veux ceci... je veux cela...” et nous nous attachons à toutes sortes d’objets. A d’autres moments, nous nous disons : “Je ne veux pas ceci... je n’aime pas cela...”. Et c’est alors l’aversion qui se produit.

C’est ainsi que l’ignorance induit l’attachement, l’hostilité ou d’autres facteurs perturbateurs de base ou secondaires. Sous le pouvoir de l’ignorance et des facteurs perturbateurs qui en dérivent, nous créons divers Karmas. Lorsque l’esprit est animé par l’hostilité ou l’aversion, il déclenche des paroles haineuses ou blessantes et nous créons ainsi un Karma verbal défavorable. Puis vient l’action physique : nous nous battons ou tuons, accumulant ainsi un Karma négatif corporel. L’attachement fonctionne de la même manière. Nous nous attachons à un objet, puis nous le volons ou essayons de tuer quelqu’un pour nous l’approprier. Nous avons vu comment l’attachement se différenciait de la compassion et n’avons désormais aucune raison de les confondre. Ainsi, par la force de l’aversion ou de l’attachement, en nuisant à autrui, nous créons une potentialité dont le développement sera une souffrance pour le futur.

D’autres Karmas sont de nature différente, bien qu’étant également accomplis sous l’emprise de l’ignorance : nous avons à la base une forte saisie du je, laquelle s’oriente vers l’aspiration à obtenir une renaissance favorable pour le futur. Sachant que pour renaître en tant qu’être humain, nous devons pratiquer l’éthique, et en particulier renoncer au meurtre, nous respectons la discipline morale, évitons de nuire aux autres, les aidons... bien qu’étant mûs initialement par l’ignorance. Nous créons ainsi les causes d’un sort favorable pour l’avenir.

Ce sentiment de l’ego, du je appréhendé par l’ignorance peut donc entraîner des Karmas défavorables ou des Karmas favorables, lesquels seront des Karmas favorables contaminés.

2 L’accumulation

Toute action induite par l’ignorance constitue ce deuxième lien de la Production Interdépendante : l’accumulation. Il réside à la fois dans le Karma, l’action et la potentialité, favorable ou défavorable, déposée sur le courant de conscience de l’individu. Par exemple, en écoutant cet enseignement, nous pourrons voir se forger en nous l’aspiration à nous préparer un sort favorable pour le futur, entraînant notre détermination à respecter la vie de tous les êtres. A l’instant de cette décision, nous procédons à une accumulation, nous créons un Karma, qui sera, en l’occurrence, un Karma mental vertueux.

Lorsqu’ainsi motivés nous incitons les autres, par nos paroles, à respecter également la vie des êtres vivants, nous produisons un Karma similaire qui est, cette fois, verbal. Lorsque nous engageons physiquement à l’accomplissement d’une action orientée dans ce même sens du respect et de la protection de la vie des autres êtres, nous accumulons un Karma corporel favorable qui pourra, dans le futur, engendrer notre renaissance en tant qu’être humain.

L’accumulation, autrement dit, le Karma, n’est autre que l’empreinte laissée sur notre courant de conscience par nos comportements mentaux, physiques et verbaux; elle n’est pas extérieure à nous-mêmes. Deux catégories distinctes d’accumulation de Karma ont donc été envisagées. Lorsque l’ignorance est à l’origine d’agissements malveillants à l’égard d’autrui, elle entraîne l’accumulation de Karmas négatifs. Lorsqu’elle est à la base d’actes motivés par l’amour, la bienveillance, la compassion, elle engendre la production de Karmas favorables. Nous pourrons, sans difficulté, appliquer ces exemples à de nombreuses autres situations.

3 La conscience

Au moment précis où une action a été accomplie, où un Karma est accumulé, sur la conscience de l’individu qui en est l’auteur est déposée une potentialité, qui produira ultérieurement le bonheur ou la souffrance selon la nature positive ou négative du Karma en question. La conscience est comme un champ à ensemencer. Le Karma est le semeur qui y dépose ses graines, ses potentialités, bonnes ou mauvaises.

4 L’attachement

Le quatrième lien, l’attachement, surgit en nous en de multiples occasions. Chaque fois qu’il se produit, il renforce les potentialités précédemment déposées par le Karma sur le courant de conscience. Il est comparable à l’humidité qui favorise la germination et la croissance de la graine. Toutefois, il ne s’agit pas de n’importe quel attachement : lorsque nous avons créé un Karma par attachement à un objet donné, l’attachement ultérieurement éprouvé envers ce même objet renforcera les potentialités antérieurement formées. Imaginons, par exemple, que, par attachement à la viande, nous ayons tué des animaux. Nous avons, par cette action, accumulé un certain Karma. Quand nous éprouvons à nouveau le désir de manger de la viande, la potentialité créée par le précédent Karma va se trouver renforcée et alimentée.

5 L’avidité

Elle est plus puissante que l’attachement, tout en étant du même ordre. L’attachement renforce la potentialité, et l’avidité en accroît le pouvoir de maturation. Attachement et avidité sont semblables à l’eau et aux engrais qui font pousser la moisson.

6 Le devenir

Il apparaît lorsque la potentialité, alimentée par l’attachement et renforcée par l’avidité, est sur le point de produire son résultat.

Vous comprendrez sans doute plus clairement si nous examinons l’application de cet enchaînement à une renaissance humaine. Tout en agissant sous l’emprise de l’ignorance, nous nous abstenons de détruire la vie et accumulons ainsi un Karma propre à produire une renaissance humaine. Ce Karma est progressivement renforcé par l’attachement à l’obtention d’une vie humaine. Puis, nous tombons malades, notre état s’aggrave et notre fin approche. Notre désir de renaître en tant qu’être humain se transforme en une véritable avidité, une soif intense de renaissance humaine, ce qui constitue le cinquième lien appelé avidité. Cette avidité a un pouvoir extrêmement puissant sur la potentialité précédemment déposée sur la conscience par le Karma. Elle favorise la maturation jusqu’à l’imminence du résultat. Lorsqu’un individu est sur le point de prendre une renaissance humaine, c’est alors le sixième lien, le devenir, qui est produit.

Processus de la mort

Voyons à présent comment se déroule le processus de la mort, qui précède l’accomplissement du résultat par la renaissance. Notre vie est issue de l’union du corps et de l’esprit, le corps étant le support de l’esprit. Notre corps est constitué par quatre éléments : un élément de solidité (terre), un élément de fluidité (eau), un élément de chaleur (feu) et un élément de mobilité (air). Ces quatre éléments sont comme quatre piliers soutenant la conscience. Notre vie se prolonge aussi longtemps que ceux-ci sont en relation avec la conscience. Lorsqu’ils sont en équilibre, nous sommes en bonne santé. Mais, quand le pouvoir de l’un deux augmente ou faiblit, nous sommes malades, nous ne nous sentons pas bien... Lorsque vient la mort, un à un, ces quatre éléments perdent leur pouvoir de supporter la conscience. Lorsque les quatre piliers qui soutiennent un toit s’écroulent successivement, le toit finit par s’effondrer. De même, une fois que les quatre éléments ont cessé de soutenir la conscience, l’individu est mort.

Le processus de la mort se déroule de la manière suivante : avec l’aggravation de la maladie, l’état de la personne empire, puis vient un moment où elle ne parvient plus à bouger son corps. L’élément de solidité (terre) dégénère, ne remplit plus ses fonctions et cesse de supporter la conscience. Deux signes vont alors se produire, l’un extérieur, observable sur le mourant : il devient incapable d’exercer sur son corps le moindre contrôle. Le plus petit déplacement, dans un sens ou dans l’autre, lui est alors impossible. Il ne peut plus effectuer que de faibles mouvements des yeux, des lèvres et des mains. L’autre signe est intérieur et n’apparaît qu’à la conscience du mourant. Il est constitué par la vision d’une sorte de mirage, d’une étendue d’eau mouvante, pareille aux nappes d’eau qui semble se profiler au loin sur la route ou sur le sable lorsqu’il fait très chaud. Cette expérience provient de la régression du pouvoir de l’élément terre, qui a pour conséquence la prééminence de l’élément de fluidité. Si l’on a correctement pratiqué le Dharma au long de sa vie, on pourra, à ce moment, le mettre en application avec grand profit. Sans cela, on ne fera que subir ces expériences sans les comprendre.

Puis, l’élément de fluidité va à son tour devenir inopérant et deux signes, l’un extérieur et l’autre intérieur, vont à nouveau se produire. Extérieurement, les yeux et la bouche du mourant se dessèchent. Ceux d’entre vous qui ont vu des personnes mourir, que ce soit du fait de leur profession ou pour d’autres raisons, ont pu constater ces signes. Intérieurement, la personne voit comme une fumée, une sorte de brume légère qui envahit la pièce. Il s’agit uniquement d’une expérience intérieure, et non de ce qu’elle voit avec ses yeux.

A ce moment, la nature favorable ou défavorable de sa naissance à venir, fonction des Karmas vertueux ou non vertueux antérieurement accumulés, est déjà déterminée. L’observation des mourants en donnera des signes indicateurs : les uns se débattent, crient, essaient d’agripper des objets, de s’y accrocher, de s’y retenir. Ces attitudes peuvent être révélatrices d’un sort futur défavorable. D’autres meurent paisiblement, sans frayeur ni agitation, ce qui est plutôt de bon augure pour leur naissance à venir. Tous les signes dont il est question ici sont mentionnés à titre indicatif, car c’est ainsi que les choses se passent généralement. Ils peuvent, toutefois, varier d’un individu à l’autre. De plus, ils ne se manifestent clairement qu’en cas de mort lente, naturelle, due à la maladie. En cas de mort par accident, les éléments perdent brutalement leur pouvoir et ces signes, bien qu’ils se produisent, ne peuvent apparaître avec la même précision.

Lorsque l’élément de fluidité cesse de fonctionner, l’élément de chaleur devient prépondérant. C’est pourquoi le mourant a l’impression de voir autour de lui une fumée légère. A ce stade, il n’est plus capable d’assimiler des explications, mais sa mémoire, bien que n’étant plus aussi claire qu’auparavant, est encore capable de fonctionner. Il lui sera alors extrêmement profitable de penser au Dharma, de s’en remémorer la signification, s’il l’a pratiqué durant sa vie. Puis, l’élément feu va à son tour régresser graduellement, cesser toute activité et perdre sa faculté de supporter la conscience.

Extérieurement, on peut alors constater, à partir des extrémités des membres, un refroidissement progressif du corps qui finira par devenir aussi froid qu’une pierre. Si la chaleur disparaît en commençant par la partie inférieure, c’est là un signe plutôt favorable annonçant, par exemple, une vie future en tant qu’être humain. Par contre, si la partie supérieure se refroidit en premier, cela augurera plutôt d’un sort infortuné. Toutefois, ces signes ne sont pas toujours aussi précis. Intérieurement, le mourant perçoit de petites lueurs sans grande clarté, semblables à des étincelles poussées par le vent. Ceci est lié à la disparition de l’élément feu qui entraîne la prééminence du dernier élément restant, l’élément de mobilité (air). De manière générale, si nous observons les mourants, nous ne faisons que constater ces divers signes et nous ignorons qu’ils sont liés au pouvoir des quatre éléments.

Enfin, le dernier élément, l’élément de mobilité, va lui aussi perdre tout pouvoir et cesser toute activité. Extérieurement, nous voyons que le mourant respire de plus en plus difficilement. Il inspire brièvement, avec peine, et ses expirations sont de plus en plus fortes, jusqu’à ce qu’il expire une dernière fois très fortement, et la respiration cesse définitivement. Dès lors, l’élément air ne supporte plus la conscience et la personne est tenue pour morte. Néanmoins, sa mort n’est pas encore réelle car se poursuivent certaines expériences intérieures qui ne sont pas perceptibles par des observateurs extérieurs. Il est donc préférable, à ce moment, de ne pas bouger le corps de manière à ne pas perturber leur déroulement. A ce stade, la personne aura l’impression de voir une lumière blanche diffuse, semblable à la lueur qui se répand dans le ciel au moment où il s’éclaircit, juste avant le lever de la lune. (Bien sûr, il ne s’agit plus ici de la vision d’objets extérieurs).

Je vous ai parlé précédemment d’un point blanc situé sur le sommet de la tête, à une distance de huit doigts de la jonction des deux sourcils. J’avais alors précisé qu’il n’avait pas été choisi par hasard mais exerçait une fonction particulière. A ce stade du processus de la mort, les canaux d’énergie se sont ramollis; ils ont libéré le passage et commencent à se désagréger. Le point blanc va dès lors descendre dans le canal central jusqu’au niveau du coeur. Simultanément, le mourant aura une vision de lumière blanche telle que décrite ci-dessus. Puis, il verra une lumière rouge diffuse, semblable à celle qui éclaire le ciel avant le lever du soleil. Pendant ce temps, le point rouge situé au niveau du nombril, et dont l’importance a déjà été évoquée précédemment, remonte par le canal central jusqu’au niveau du coeur où il rejoint le point blanc. Ce point blanc est de la nature de l’eau, de la fluidité; il a donc tendance à descendre. Au contraire, le point rouge qui est de la nature de la chaleur, tend à monter et c’est son parcours ascendant qui provoque la vision de lumière rouge décrite ci-dessus. Lorsque ces deux points se réunissent au niveau du coeur, le mourant est dans une sorte d’évanouissement, de perte de conscience. Cet état peut durer plus ou moins longtemps selon les individus. Puis, lorsqu’il reprend conscience, il ne voit plus ni forme ni couleur, ni quoi que ce soit d’autre, mais seulement un espace complètement vide.

Ceux qui se sont longuement appliqués au Dharma, et en particulier à la méditation, durant leur vie, pourront utiliser ce moment où l’esprit est particulièrement clair, pour méditer sur la vacuité. Au Tibet, de nombreux lamas mouraient en position de méditation et demeuraient absorbés en méditation une ou plusieurs semaines après la mort externe de leur corps. D’autres Maîtres poursuivaient longuement cette même méditation, tout en étant allongés. Si nous n’avons pas, ou n’avons que trop peu, pratiqué le Dharma, nous ferons, de toute façon, ces expériences, en particulier celle du vide semblable à l’espace, mais nous serons incapables de les utiliser avec profit et elles seront gaspillées. Pour toutes ces raisons, il est extrêmement important de ne pas déplacer le cadavre, de ne pas le jeter ou le brûler dès que cesse la respiration et que l’on constate, extérieurement, les signes de la mort, car on empêcherait alors le déroulement de ces expériences intérieures.

Généralement, tout de suite après la mort, le cadavre se durcit, se raidit. Mais dans certains cas, il reste souple et facile à déplacer et ceci prouve que la conscience ne l’a pas encore quitté. La durée de cette expérience du vide semblable à l’espace est extrêmement variable. Lorsqu’elle se produit, l’esprit grossier opérant lors de toutes nos perceptions extérieures et intervenant dans nos pensées actuelles a cessé de fonctionner. Seul demeure l’esprit très subtil qui, si l’on est capable de l’utiliser, rend la méditation extrêmement puissante. Dès que cette dernière expérience prend fin, la conscience quitte définitivement le corps et c’est réellement la mort, la mort intérieure.

Tout cela n’est pas seulement une histoire intéressante que j’aurais inventée pour vous la raconter. C’est réellement ainsi que les choses se passent et c’est ce qui est enseigné dans les enseignements du Mahayana. En effet, ceux qui atteignent un très haut niveau de méditation peuvent, en suivant cette voie, mettre en pratique des méthodes qui permettent de traverser ces divers stades en dehors du processus de la mort, uniquement par la méditation. Ce faisant, la puissance de la méditation est considérablement accrue et l’état de Bouddha peut alors être obtenu très rapidement. Mais répétons que ceci ne s’applique qu’à des individus ayant acquis une grande expérience et un niveau élevé dans la pratique de la méditation.

Le Bardo et la naissance

Quand la conscience quitte le corps, cette vie s’achève et la conscience se dirige vers une autre vie. L’intervalle existant entre le moment où la conscience se sépare du corps et celui où elle entre dans une nouvelle vie est ce qu’on appelle le Bardo, la période intermédiaire.

Les êtres qui s’y trouvent n’ont pas un corps physique semblable au nôtre. Ils n’ont qu’un corps très subtil, de la nature de l’esprit. Mais cela n’a rien d’extraordinaire ou d’admirable car ce corps spirituel n’a aucune liberté. Il n’a pas le choix de partir ou de rester; il est entraîné malgré lui et les expériences de cette période intermédiaire sont effrayantes. Là encore, ceux dont la vie n’aura été qu’une succession d’actions négatives expérimenteront de grands tourments lors de leur passage dans le Bardo. En revanche, ceux qui se seront correctement appliqués à la pratique du Dharma le traverseront beaucoup plus paisiblement. Le mot tibétain Bardo signifie littéralement passer entre. En ce sens, il désigne la période intermédiaire, le passage entre la vie passée et la vie suivante. L’individu qui s’y trouve, appelé Bardo-wa va nécessairement renaître.

7 La naissance

S’il doit renaître en tant qu’être humain, lorsque ses futurs parents s’accouplent, il les voit, est attiré vers eux et s’en approche de plus en plus. Puis, soudain, il ne les voit plus. C’est alors qu’il se réincarne, en entrant dans la matrice de la mère, pour venir se loger dans l’ovule fécondé par le spermatozoïde. Ainsi est accompli le septième des douze liens de la production interdépendante : la naissance. Il y a donc naissance dès l’instant où la conscience pénètre dans la matrice de la mère. De plus, la naissance d’un enfant requiert la conjonction de trois Karmas qui vont déterminer l’établissement d’une relation parent-enfant : celui du père, celui de la mère et celui de l’enfant. Sans la combinaison de ces trois Karmas, toute naissance sera impossible. En particulier, il ne pourra y avoir procréation en cas d’anomalie de l’appareil génital de l’un ou l’autre des parents ou en cas de déficiences des cellules reproductrices. Lorqu’il y a eu fécondation, de semaine en semaine, plusieurs espèces d’airs psychiques (plus de trente) vont intervenir dans le développement de l’embryon, puis du foetus, de sorte que les transformations s’opérant à partir des cellules parentales initiales vont engendrer un corps de chair, d’os, de sang... La durée de la gestation est théoriquement de neuf mois et dix jours.

Toutefois, l’esprit et l’individualité ne sont pas la continuité d’une substance issue des parents. Il sont venus d’ailleurs et leur sont antérieurs. Ils proviennent d’une vie précédente et poursuivront leur chemin dans une vie suivante quand l’existence présente prendra fin. Il est important que vous compreniez bien comment s’effectue la transition d’une vie à une autre. Ce faisant, vous pourrez mieux appréhender le fait des naissances successives.

8 Nom et forme

Lorsque les cellules parentales, en se développant, forment un embryon, le huitième lien, nom et forme, est accompli. Le nom se réfère à l’esprit, et la forme au corps (en l’occurrence à l’embryon). L’embryon croît, le corps prend forme et les sens commencent à apparaître. Le neuvième lien s’accomplit alors.

9 Les sens

Les sens se développent petit à petit et, lorsqu’ils sont élaborés, sont pareils à une maison qu’habiterait la conscience. Avec la formation du corps, le sens du toucher est constitué.

10 Le contact

Puis, par l’intermédiaire des sens, la conscience va entrer en contact avec les objets. Le dixième lien, le contact, est alors réalisé.

11 La sensation

Lorsque la conscience entre en contact avec des objets, des sensations plaisantes, déplaisantes ou neutres se produisent. Le onzième lien de la production interdépendante est ainsi accompli. L’individu est devenu un enfant capable de mouvements, apte à se déplacer, et qui fait l’expérience de sensations plaisantes, déplaisantes ou neutres.

12 Vieillissement et mort

Puis l’individu grandit et vieillit : c’est le douzième lien. Celui-ci est double. Le vieillissement débute dès l’instant où la conscience pénètre dans les cellules parentales réunies dans la matrice de la mère. C’est alors que nous commençons à vieillir : nous nous développons, nous grandissons, nous prenons de l’âge et arrivons finalement à la vieillesse.

La mort, qui constitue le deuxième aspect de ce douzième lien, a déjà fait l’objet de longues explications.

Ce qui est appelé le Samsara, c’est ce cycle continuel de nos naissances-morts-naissances-morts, où nous n’avons aucune liberté, où nous sommes totalement assujettis au pouvoir du Karma et des facteurs perturbateurs de l’esprit. Le Samsara n’est ni une contrée, ni un pays, ni un lieu géographique extérieur à nous-mêmes. Nous avons donc vu comment est produit le cycle des existences, le Samsara, au travers de l’enchaînement des douze liens de la production interdépendante. Nous avons étudié son application à une renaissance humaine engendrée par un Karma vertueux. Toutefois, le déroulement de la mort, de la période intermédiaire et de la renaissance sera identique lorsqu’il s’applique à un individu contraint à une renaissance animale déterminée par des Karmas négatifs. Si nous analysons bien la nature de cette ronde des existences, de ce Samsara, nous verrons que la vie n’y est que souffrance et difficultés et qu’aucun véritable bonheur n’y est possible. Or, comme nous l’avons déjà vu maintes fois, ce sont nos propres Karmas, favorables ou défavorables, qui produisent notre renaissance. Ainsi, nous sommes nous-mêmes la cause de nos renaissances.

Il est très important de bien comprendre l’enchaînement de ces douze liens pour réaliser que nous tournons dans ce cycle des existences comme les aubes d’un moulin à eau. Tantôt nous sommes en haut, dans une situation favorable; tantôt nous sommes en bas, dans une condition pénible... tournant sans cesse, sans aucune liberté. De plus, les pales du moulin ne peuvent remonter que si une grande énergie est fournie au système. Mais, c’est tout naturellement et sans effort qu’elles redescendent. De même, pour obtenir une renaissance favorable, une renaissance humaine notamment, de gros efforts doivent être consacrés à la pratique du Dharma et des actions positives, alors qu’il est tellement facile de prendre une renaissance défavorable, animale par exemple, où l’on ne cesse de souffrir, la pratique des actions négatives se faisant, pour ainsi dire, spontanément. Nous n’éprouvons ni fatigue, ni difficulté à l’accomplissement d’actions négatives par le corps, la parole ou l’esprit. Nous n’avons nul besoin d’être contraints ou de nous forcer à mentir, à injurier les autres... parce que nous nous y sommes longuement accoutumés par le passé. Et si la pratique des actions vertueuses nous demande tant d’efforts, c’est parce que l’habitude nous fait défaut. Par conséquent, les efforts que nous pourrons y consacrer à présent nous seront, à terme, d’un grand bénéfice.

Nous avons donc étudié les douze liens de la production interdépendante suivant l’ordre chronologique de leur apparition. En effet, sous l’emprise de l’ignorance, nous produisons un Karma, qui dépose sur la conscience une potentialité... Ces douze liens sont souvent exposés dans un ordre différent, d’un autre point de vue, mais cela ne change rien à leur signification. Sachez que la manière dont ils vous ont été enseignés ici a sa raison d’être, ce qui n’empêche pas qu’ils soient présentés différemment dans d’autres textes que vous aurez peut-être l’occasion de lire. Nous avons vu comment l’enchaînement des douze liens pouvait s’accomplir sur deux vies : les six premiers liens – l’ignorance, l’accumulation, la conscience, l’attachement, l’avidité et le devenir sont accomplis dans cette vie et le résultat éclôt dans la vie suivante. Mais, ce cycle peut également s’étendre sur trois vies. Dans ce cas, les trois premiers liens – l’ignorance, l’accumulation et la conscience – se réalisent dans cette vie; l’attachement, l’avidité et le devenir, dans la suivante; et les six derniers liens appartenant au résultat – naissance, nom et forme, sens, contact, sensation, vieillissement-mort – dans la troisième. Si, au cours de votre méditation, ce processus échelonné sur trois vies vous semble moins clair, vous pourrez vous limiter aux explications qui considèrent son déroulement sur deux vies seulement.

Lorsque l’on a semé du blé dans un champ, parfois il précède les mauvaises herbes; parfois ce sont les mauvaises herbes qui poussent les premières. De la même manière, dans le champ qu’est notre esprit, une énorme quantité d’actions vertueuses et non vertueuses ont été plantées. En un an, un mois, un jour même, nous accomplissons un très grand nombre de Karmas déposant autant de potentialités sur notre conscience. Or, nous ne pouvons pas savoir lequel de ces Karmas portera ses fruits le premier, car nous ne savons pas lequel est le plus puissant. A un certain moment, nous accumulons un Karma négatif cause de renaissance malheureuse, en tant qu’animal, par exemple. Plus tard, nous accomplissons un Karma favorable cause de renaissance heureuse, humaine par exemple. S’il est évident que dans un champ, le blé et les mauvaises herbes peuvent pousser en même temps, il est clair que nous ne pouvons prendre qu’une seule naissance à la fois, et c’est le Karma le plus puissant qui produira son résultat le premier.

Considérons tous les Karmas emmagasinés sur notre courant de conscience. Si nous ne faisons rien à présent pour remédier à la situation dans laquelle nous nous trouvons, nous poursuivrons indéfiniment cette accumulation. C’est pourquoi nous devons tout particulièrement nous appliquer à éliminer les Karmas négatifs déjà produits et à éviter d’en accumuler de nouveaux. De la même manière, si notre maison est inondée parce que le toit laisse passer la pluie, nous aurons deux choses à faire : sécher la maison et réparer le toit pour empêcher l’eau de s’infiltrer à nouveau. D’autre part, nous sommes les seuls à pouvoir éliminer les empreintes de nos mauvais Karmas passés, et les seuls à pouvoir nous éviter, à l’avenir, l’accumulation de Karmas négatifs. Dans ce domaine, personne ne peut faire les choses à notre place. Or, nous n’y parviendrons qu’en orientant nos efforts vers l’étude et la pratique du Dharma. Enfin, nous ne réussirons à purifier les Karmas négatifs passés et à les éviter dans le futur qu’en procédant à d’importantes pratiques préparatoires.

Le contrôle de l’esprit

De manière générale, ce qui rend notre progression difficile dans la pratique du Dharma et de la méditation, c’est l’absence de contrôle de nos sens. Ceux-ci sont ouverts à tout ce qui se présente, et nous laissons le passage libre à qui veut entrer. Nos sens sont au nombre de six, le sens mental s’ajoutant aux cinq sens (sens visuel, auditif, gustatif, olfactif et tactile) que nous connaissons.

Par exemple, si notre sens visuel est hors de contrôle, il laissera venir tous les objets visuels qui s’y présente. Nous les suivrons automatiquement et notre esprit s’y égarant, s’écartera de la pratique du Dharma. Similairement, si nous ne contrôlons pas notre sens auditif, il sera réceptif à tout ce que nous entendons et suivra toutes les conversations, quel qu’en soit le contenu. Notre esprit étant alors attiré dans toutes ces directions, nous ne pourrons pas pratiquer efficacement le Dharma, et nous serons incapables de modifier le moindre de nos comportements antérieurs. Il en va de même des sens gustatif, olfactif et tactile : si nous ne les contrôlons pas, nous demeurerons tels que nous avons toujours été.

Enfin, si nous laissons notre esprit suivre tout ce qui s’y présente, sans exercer sur lui aucun contrôle, sa constante dispersion rendra extrêmement difficile toute progression dans la méditation. En particulier, ces jours-ci où vous vous appliquez plus intensément à la méditation, vous devez redoubler de vigilance, contrôler vos sens et ne pas les laisser s’éparpiller. Vous devez mettre ce cours à profit en réfléchissant à la signification des enseignements pour en comprendre le sens. Mais si vous laissez vos sens s’égarer vers les objets qui se présentent à eux, certains seront cause d’agitation; vous vous mettrez à parler avec excitation, et vos conversations alimenteront et renforceront votre agitation mentale. Au lieu de cela, pendant ce cours, centrez exclusivement votre esprit sur des réflexions concernant le Dharma. Si vous n’avez pas compris quelque chose, parlez-en aux autres et posez des questions. Mais ne laissez pas votre sens auditif traîner sans contrôle, écoutant tout ce qui se dit sur tout ce qui se passe dans le monde. Cela vous amènera à parler beaucoup et vous empêchera de progresser. En venant à ce cours, vous avez fait l’effort de laisser de côté toutes vos autres préoccupations, tâches et obligations diverses. Mais si vous n’essayez pas de contrôler vos sens, cet effort n’aura servi à rien. Soyez donc vigilants afin d’éviter la dispersion de votre corps, de votre parole et de votre esprit, et faites en sorte qu’ils soient, tous trois, concentrés sur la pratique du Dharma. Nous avons vu précédemment, à propos de la posture de méditation, qu’il était conseillé de garder les yeux mi-clos, dirigés devant soi, ceci, afin d’éviter la dispersion de l’esprit qui, si nous gardions les yeux grands ouverts, serait attiré vers tous les objets de notre champ visuel. Si nous laissons un jeune enfant jouer tout en haut d’une maison aux murs percés de cinq ouvertures béantes, sans la moindre protection, nous l’exposons à de grands dangers, car, dans son inconscience, il risque fort de tomber par l’une de ces ouvertures. Notre esprit est comme cet enfant. Si nous le laissons s’égarer, faute de vigilance, nous ruinerons tous nos efforts. Or, nous sommes les seuls à pouvoir exercer sur lui le contrôle nécessaire. Pour ce faire, nous devons donc entraver la porte de nos sens.

Mais, nous pouvons également garder la porte de nos sens, ce qui est expliqué de la manière suivante : dès que nous voyons quelque chose ou quelqu’un qui nous déplaît, sachant que ces objets sont, en temps normal, de nature à éveiller en nous l’aversion et la haine, nous redoublerons de vigilance, analyserons l’hostilité naissante afin d’en éviter le développement. Nous constaterons qu’elle n’a pas de véritable raison d’être, qu’elle est un sentiment très bas... et ces réflexions dissiperont la haine. Il se peut également, même si nous ne prêtons pas attention au bavardage des autres, qu’ils viennent nous imposer leur discours et nous racontent des inepties qui nous agacent et nous déplaisent. Là aussi, nous essaierons d’éviter le développement de l’hostilité et de l’aversion en n’attachant pas d’importance à de tels propos. Si nous nous mettons en colère, nous provoquerons également la colère d’autrui et tout cela n’aura vraiment aucun sens.

Le Dharma est un moyen de combattre les facteurs perturbateurs de l’esprit. Ceux qui sont fiers de leurs connaissances et de leur érudition devront donc être particulièrement vigilants afin de ne pas laisser l’orgueil se développer. Ils se rappelleront que ce dernier est un grave obstacle au développement de qualités vertueuses, qu’ils devront mourir un jour et devront alors assumer tous les Karmas qu’ils auront accumulés. L’orgueil n’a donc aucune justification et la pratique du Dharma lui sera infiniment préférable. Quels que soient les événements extérieurs, nous devons veiller à éviter les facteurs perturbateurs de l’esprit. Si nous y parvenons dans notre vie courante, c’est très bien. Mais, à défaut, faites au moins des efforts en ce sens pendant toute la durée de ce cours. Ainsi, vous serez physiquement détendus, votre esprit sera en paix et votre pratique du Dharma progressera. Le véritable progrès, c’est la transformation positive de notre esprit. C’est l’évolution, observable par autrui, de nos comportements physiques, verbaux et mentaux vers ce qui est noble et juste; ce qui ne signifie évidemment pas que nous devions faire étalage de notre supériorité, de notre bonté... Cela veut dire, tout simplement, que la pratique du Dharma transforme nécessairement notre manière d’agir par le corps, la parole et l’esprit.

Si je mentionne ici ces divers points, c’est que je pense qu’ils vous seront particulièrement utiles pour la vie de tous les jours. A ce propos, soyez également modérés dans votre alimentation. Cela est important. Observez une juste mesure. Si vous mangez trop peu, votre corps et votre esprit seront affaiblis et vous ne pourrez pas pratiquer le Dharma avec efficacité. Si vous mangez trop, vous vous sentirez le corps et l’esprit lourds, somnolents, et vous ne pourrez pas non plus être efficaces dans votre pratique.

Il en va de même du sommeil. Il peut être bénéfique à la pratique, mais il peut aussi lui être nuisible. Ne dormez pas trop tôt, dès la tombée de la nuit, mais poursuivez, le soir venu, votre pratique du Dharma, l’étude et la méditation... Ne vous levez pas non plus trop tard, quand le soleil est déjà haut dans le ciel; levez-vous tôt, lavez-vous puis méditez et étudiez le Dharma. Entre-temps, dormez afin d’être reposés le lendemain, ce qui vous permettra de pratiquer avec efficacité. Au moment de vous endormir, essayez de vous remémorer ce que vous avez étudié et médité durant la journée de sorte qu’en vous endormant, vous poursuivrez le cours de l’étude et de la méditation. Ainsi, comme nous l’avons déjà vu, votre sommeil et vos rêves deviendront vertueux. Agissant ainsi, de jour comme de nuit, vous serez constamment engagés dans des actions nobles et vous en tirerez de grands bienfaits.

Ne négligez pas tous ces conseils. Ils sont très importants. Si, après avoir médité et étudié correctement pendant un certain temps, vous laissez tout cela de côté et vous perdez en discussions et activités futiles, vous gaspillerez les efforts précédemment fournis. Si vous reprenez ultérieurement votre étude et votre méditation pour vous éparpiller ensuite à nouveau dans des discours oisifs, vous ne pourrez pas progresser. Ce n’est que par un effort régulier du corps, de la parole et de l’esprit que nous pouvons purifier les Karmas négatifs précédemment accumulés et empêcher la formation de tels Karmas pour le futur.

La purification

Comment, précisément, pouvons-nous purifier ces mauvais Karmas ? Tout d’abord, nous essaierons de nous remémorer, une à une, toutes les actions défavorables que nous avons commises et nous les regretterons. Si nous ne les regrettons pas du plus profond de nous-mêmes, il nous sera impossible d’éliminer les empreintes de ces Karmas négatifs. Par exemple, lorsque nous lavons des vêtements sales, nous les faisons d’abord tremper et il devient alors très facile d’en éliminer la saleté. De même, si nous éprouvons un sincère regret, les empreintes des Karma négatifs pourront être purifiées très aisément. Réfléchissant donc à nos actions négatives, nous prendrons conscience de leur nature erronée et déciderons de ne plus agir ainsi dans le futur. Nous devrons faire en sorte que cette décision soit une ferme détermination.

Par ailleurs, lorsque nous nous engagerons dans des actions nobles, quelles qu’elles soient, que nous nous appliquions à la méditation, que nous éprouvions de la compassion et de l’amour envers les autres ou que nous leur venions en aide, nous dédierons ces actions à la purification des Karmas non vertueux précédemment accumulés. De cette manière, leurs empreintes seront effectivement purifiées, tout comme on élimine en profondeur la crasse d’un vêtement sale lorsqu’on le frotte activement après l’avoir laissé tremper. De plus, l’aide que nous apportons à autrui ne doit pas être partiale. Nous ne devons pas favoriser les uns au détriment des autres, ni limiter notre assistance à certaines catégories de personnes. Notre aide ne doit nuire à aucun être vivant et il serait absurde de tuer les uns pour satisfaire les autres. Tout pratiquant du Dharma se doit, autant que possible, d’agir avec droiture, noblesse et bienveillance, sachant que tous les êtres tiennent à leur vie comme nous tenons à la nôtre, car elle est, pour chacun d’entre nous, le plus précieux de nos biens.

Il est donc très important de regretter les actions négatives que l’on a commises, de prendre la décision de ne plus les commettre dans le futur, et de s’engager à l’accomplissement d’actions vertueuses dédiées à la purification des empreintes karmiques négatives. Il existe de nombreuses autres méthodes pour éliminer les obstacles issus de Karmas défavorables produits dans le passé. Nous y reviendrons ultérieurement, si nous en avons le temps.

Toutes ces pratiques de purification ne doivent pas être effectuées seulement une fois, à l’occasion, mais quotidiennement, avec régularité, car les empreintes de nos Karmas négatifs sont innombrables. Et c’est seulement par des efforts répétés, jour après jour, mois après mois, année après année, que tous les obstacles constitués par les empreintes de nos Karmas négatifs se trouveront progressivement éliminés. Certains signes révélateurs de cette purification se produiront alors, en particulier dans nos rêves. Par exemple, nous rêverons de beaux vêtements immaculés, de nourriture pure et blanche, telle que du lait ou du yaourt, de lumière claire pareille à celle de la lune ou du soleil; ou encore, nous rêverons que nous nous lavons, que nous rencontrons notre Maître, ou que des saletés, des scorpions, des serpents, s’échappent de notre corps. Pour constituer de véritables signes de purification, il ne suffit pas que de tels rêves se produisent une ou deux fois, exceptionnellement. Ils doivent se répéter avec une certaine régularité. Il se peut, d’ailleurs, qu’en dehors de toute pratique de purification, très occasionnellement, nous fassions de semblables rêves, mais ils ne seront nullement indicateurs d’une quelconque purification. Plus nous progressons dans la méditation, plus notre capacité d’éliminer les obstacles karmiques se développe. Par conséquent, essayez de profiter de toutes les occasions qui vous sont offertes afin d’approfondir votre connaissance de la méditation.

La roue de la vie

Ainsi, nous avons vu comment les douze liens de la production interdépendante nous faisaient renaître, sans aucune liberté, dans le Samsara, le cycle des existences. Cet enchaînement peut également être expliqué par un commentaire de la roue de la vie. Sans doute en avez-vous déjà vu des représentations dans des livres ou sur des Tankas, mais il n’est

La roue de la vie

pas si aisé d’en comprendre la signification, de saisir ce qui relie ces dessins les uns aux autres. Il n’y a aucune difficulté à dire tel dessin symbolise ceci, et tel autre cela. Mais en intégrer personnellement la signification pour l’appliquer à notre pratique est tout autre chose. Nous allons donc voir comment la roue de la vie illustre l’enchaînement des douze liens, en nous limitant, toutefois, aux aspects essentiels.

Au centre se trouvent trois animaux : un porc, un coq et un serpent. Ils sont respectivement le symbole de l’ignorance, de l’attachement et de l’aversion. Le porc symbolise l’ignorance parce qu’il est un peu plus stupide que les autres animaux. L’attachement est illustré par le coq, connu pour sa concupiscence, et l’aversion, par le serpent, prompt, par nature, à la colère. Ne contemplez pas ce dessin comme on admire un spectacle ou une oeuvre d’art. Mais voyez-y un appel à la prise de conscience des trois poisons de l’esprit qui sont en vous. Si nous le considérons ainsi, il aura effectivement un impact positif sur notre pratique. Parfois, le coq et le serpent sont représentés sortant de la bouche du porc. Ceci rappelle que tous les facteurs perturbateurs de l’esprit sont issus de l’ignorance qui est la racine de tous les maux du cycle des existences. Nous avons vu, en effet, lors des explications ci-dessus, que l’ignorance était bien la cause première des douze liens de la production interdépendante.

Autour du centre, se trouve un cercle dont la moitié gauche est blanche (les êtres y sont orientés vers le haut), et l’autre noire (les êtres y sont orientés vers le bas). Ceci illustre les deux sortes de Karmas qu’il est possible d’accumuler, le Karma favorable qui engendre le bonheur, symbolisé par la couleur blanche, et le Karma défavorable qui produit la souffrance, représenté par la couleur noire. L’observation de ce dessin doit nous rappeler combien il est important, pour nous aussi, de prendre le chemin des actions favorables qui mène au bonheur.

Nous avons vu que l’enchaînement des douze liens pouvait être présenté de diverses manières. On trouve, parallèlement, diverses représentations de la roue de la vie. Dans le dessin que nous commenterons ici, à la périphérie du cercle, douze figures symbolisent les douze liens de la production interdépendante (tels qu’ils vous ont été expliqués).

La première, qui est celle d’un aveugle, évoque l’ignorance. L’aveugle ne sait pas où il va, ne voit pas ce qu’il fait, ne peut pas être efficace dans un travail, ne sait pas ce qui est beau ou laid. L’ignorance a sur nous les mêmes effets. Nous avons des yeux pour voir, mais, sous l’emprise de l’ignorance, nous ne voyons pas les choses comme elles sont; nous ne comprenons ni la vraie nature des phénomènes, ni la loi du Karma, ni la nature de la souffrance ni son origine... Ignorant l’essentiel, nous sommes plongés dans une totale obscurité. En regardant cet aveugle sur le dessin, nous devons comprendre que l’ignorance est en nous, qu’elle fait de nous des aveugles et qu’il nous faut absolument l’éliminer.

L’image suivante est celle d’un potier. Elle symbolise l’accumulation, en d’autres termes, le Karma. Les Karmas que nous accumulons façonnent nos nombreuses vies de manière heureuse ou malheureuse, selon qu’ils sont vertueux ou non vertueux, comme le potier modelant des récipients de formes, de dimensions et de qualité variables. Là aussi, nous devons établir un parallèle entre ce dessin et la fonction exercée par notre propre Karma.

Le troisième dessin est celui d’un singe s’ébattant dans les arbres. Il symbolise la conscience. En effet, le singe ne s’immobilise pas sur un seul et même arbre. Il va de l’un à l’autre, tout comme la conscience qui ne se fixe pas éternellement dans un même corps mais passe de corps en corps au fil de nos existences, entrant en relation avec un nouveau corps quand disparaît le lien qui la rattachait au précédent. Observer ce dessin en méditant sur sa signification, de manière à l’intégrer à notre pratique, nous sera particulièrement profitable.

Le quatrième dessin représente un homme absorbant de l’alcool. Il illustre l’attachement, le quatrième lien. L’alcool, en effet, a pour propriété de faire croître l’attachement dont il est l’objet à mesure qu’on le consomme, jusqu’au moment où l’on devient totalement dépendant de la boisson et où l’on ne peut plus s’en passer. L’attachement fonctionne de la même façon. Attiré par son objet dont il ne voit que les aspects plaisants, il ne cesse de croître, sans jamais aboutir à une réelle satisfaction, et nous plonge dans des difficultés infinies. Lorsque nous regardons l’image de cet alcoolique, nous devons nous rappeler que nous sommes porteurs de cet attachement, comme l’ivrogne dont le désir d’alcool n’est jamais assouvi.

Le dessin suivant représente un singe cueillant des fruits. Il symbolise le cinquième lien, l’avidité. Comme le singe s’apprêtant à manger les fruits cueillis, l’avidité est la forme intensifiée de l’attachement et s’approche de la maturation du résultat. Là encore, le sens de cette illustration n’est pas extérieur à nous-mêmes. Il correspond à ce qui se produit en nous et c’est cela que nous devons réaliser en le regardant.

Vient ensuite l’image d’une femme enceinte évoquant le sixième lien, le devenir : comme l’enfant qui est sur le point de venir au monde, le devenir se produit quand la poten-tialité déposée sur la conscience par le Karma, alimentée et renforcée par l’attachement et l’avidité, est prête à produire son résultat. Nous devons à nouveau nous inspirer de cette illustration pour comprendre le sens qu’elle véhicule car c’est là sa finalité.

Le septième dessin représente la naissance d’un enfant. Il est destiné à rappeler le septième lien, la naissance, c’est-àdire l’entrée de la conscience dans l’utérus de la mère. En effet, tout comme l’enfant quitte le ventre de sa mère pour venir au monde, notre conscience, quand elle entre dans la matrice, quitte le corps précédent de Bardo-wa, dans la période intermédiaire, pour commencer une nouvelle vie.

Le huitième lien, nom et forme, est figuré par un bateau. En effet, montant à bord d’une embarcation, nous pourrons passer d’une rive à l’autre d’un fleuve. De même, l’embryon dans le ventre de la mère véhicule la conscience dont il est le support et qui, venue d’une existence antérieure, y a pris place. C’est notre vie, notre naissance, qui est ici représentée. Et nous ne devons pas dissocier cette image de notre propre expérience.

Le dessin suivant représente une maison neuve. Il symbolise le neuvième lien : les sens. En effet, tant que son futur occupant n’a pas encore pris possession des lieux, la maison dont la construction vient d’être achevée est une demeure vide. Similairement, les sens en formation dans l’utérus de la mère ne sont pas immédiatement associés aux six consciences sensorielles (cinq consciences sensorielles proprement dites et une conscience mentale).

Le dixième dessin représente un homme et une femme enlassés. Il n’évoque pas une relation sexuelle, mais seulement le stade du contact et figure donc le dixième lien, le contact. De même, lorsque l’objet, les sens et la conscience se rencontrent, il y a contact mais pas encore sensation.

Le onzième dessin représente un homme ayant reçu une flèche dans l’oeil, ce qui symbolise une sensation de grande souffrance, une douleur insupportable et illustre le onzième lien : la sensation. Lorsque nous éprouvons des sensations plaisantes, nous voulons qu’elles se prolongent à l’infini. Dès que se produit une sensation déplaisante, nous sommes malheureux et cherchons à l’éliminer immédiatement. C’est tout cela qui est signifié ici.

Sur le douzième dessin, nous voyons un homme portant un cadavre. Marchant à grand peine, il s’appuie sur un bâton. Telle est la fin d’un cycle, le douzième lien, la vieillesse et la mort. Autrement dit, lorsque nous entamons le cycle, nous sommes contraints d’aller jusqu’au bout, aboutissant à la vieillesse et à la mort.

Ceux d’entre vous qui avaient déjà vu ce dessin n’en avait probablement pas compris toute la signification. Peut-être étaient-ils capables d’en énoncer la symbolique, mais réaliser ce qu’est véritablement cet enchaînement et comment il se déroule à l’intérieur de nous-mêmes est infiniment plus difficile. De manière générale, nous pouvons, certes, commenter la symbolique d’une peinture ou d’un dessin, mais cela n’aura de véritable utilité que dans la mesure où notre compréhension enrichit notre pratique. Si notre contemplation de ce dessin nous amène à la réalisation du sens qu’il exprime, il jouera le rôle d’un maître nous prodiguant ses enseignements.

Enfin, l’ensemble de la roue est tenu dans la bouche d’un monstre, Yama, qui symbolise l’impermanence et la mort; en effet, aussi longtemps que nous prendrons naissance par la force du Karma et des facteurs perturbateurs de l’esprit, la mort sera au bout de chaque vie. La lune, en haut, à gauche du dessin, symbolise le Nirvana, la cessation de la souffrance. Dans notre existence conditionnée, nous rencontrons de nombreuses souffrances; pourtant, par la pratique du Dharma, nous pouvons les éliminer complètement et atteindre la paix, la fraîcheur d’un bonheur sans souffrance, la libération, le Nirvana. C’est ce qui est signifié par l’image de la lune. En haut, à droite du dessin, le Bouddha est représenté, pointant du doigt la direction de la lune. Il nous signifie ainsi : “Si vous aspirez à la libération de la souffrance, voici le chemin de la pratique qui vous conduira au Nirvana, à la paix”.

Désormais, forts des explications que vous venez d’entendre, chaque fois que vous verrez une représentation de la roue de la vie, le regard que vous y porterez sera complètement différent de ce qu’il pouvait être auparavant; et j’espère que ce commentaire vous aura permis de mieux comprendre la signification des douze liens de la production interdépendante qu’elle illustre.

Nous avons vu ce qu’était la Noble Vérité de la Souffrance et la Noble Vérité de l’Origine de la Souffrance. Il est très important que vous compreniez que le Samsara n’est pas un lieu, qu’il n’est rien d’autre que le cycle décrit continuellement par la souffrance et son origine, où nous sommes asservis au pouvoir des Karmas et des facteurs perturbateurs de l’esprit. Si le Samsara était ce monde, il nous suffirait de le quitter, de fuir dans un autre monde, pour nous libérer du même coup de la souffrance. Mais il n’en va pas ainsi. Où que nous allions, nous n’irons pas, de cette façon, au-delà de la souffrance.

La vérité de la cessation

Nous allons à présent aborder l’étude de la troisième des Quatre Nobles Vérités, la Noble Vérité de la Cessation de la Souffrance. Elle se produit lorsque nous parvenons, par la pratique du Dharma, à une élimination totale et définitive de la souffrance et de son origine. Cependant, cette cessation ne peut pas être réalisée instantanément. C’est seulement lorsque notre pratique aura acquis une grande puissance qu’au fur et à mesure de sa progression, nous serons capables d’éliminer graduellement la souffrance et ses causes, de manière définitive. Il faudrait beaucoup de temps pour détailler l’ensemble du processus par lequel la cessation est progressivement atteinte et la souffrance éliminée. Certains d’entre vous pensent, peut-être, que la cessation est une sorte de néant, d’annihilation ou, au contraire, un lieu où l’on se rend, comme s’il s’agissait d’un autre monde ou d’une autre planète et ceci nécessite des explications.

Lorsqu’on énonce cette Vérité de la Cessation, il y a la vérité, d’une part, et la cessation, d’autre part. Sans doute vous demanderez-vous : “Puisqu’il y a cessation, qu’est-ce qui cesse ?” Ce sont tous les facteurs perturbateurs de l’esprit. A force d’une application assidue à la pratique du Dharma, viendra un moment où, graduellement, tous les facteurs perturbateurs de l’esprit que nous avons étudiés précédemment seront éliminés pour toujours. Pourquoi cette cessation est-elle appelée vérité de la cessation ? Parce que l’obtention des niveaux successifs de cessation s’accompagne de la réalisation d’un véritable bonheur, croissant graduellement, inaltérable et sans commune mesure avec le bonheur instable et conditionné que nous connaissons, si prompt à se transformer en souffrance.

Mais nous ne pouvons obtenir cette cessation des facteurs perturbateurs de l’esprit et ce bonheur de la libération qu’en ayant préalablement engendré l’aspiration correspondante. Cette aspiration à la libération apparaît lorsque nous réalisons la nature de souffrance du cycle des existences et comprenons de quelle manière nous y renaissons sans cesse, en vertu de l’enchaînement des douze liens de la production interdépendante, au point de ne plus supporter d’y demeurer plus longtemps. Si nous ne sommes pas conscients de la réalité de notre condition, de la nature de ce que nous vivons, et si nous pensons que notre expérience répétée des douze liens de la production interdépendante est parfaitement satisfaisante, nous ne la fuirons pas et, n’ayant aucune raison d’aspirer à nous en libérer, il est évident que nous ne rechercherons pas autre chose. De même, c’est seulement si le fait d’être incarcéré lui est insupportable que le prisonnier cherchera à s’évader. Si la prison est pour lui un palais où il fait bon vivre, il n’aura aucune raison de vouloir s’en échapper.

En tibétain, l’aspiration à la libération se dit Ngué Djoung (nge-jung). Djoung signifie sortir, provenir, se produire. En ce sens, elle est la prise de conscience qui surgit de la réalisation de la véritable nature de notre existence conditionnée qu’elle nous incite à fuir. Ngué signifie sûr, certain. En effet, cette aspiration ne doit pas se limiter à un vague souhait ou à de simples mots. Naissant d’une compréhension claire de la souffrance, elle doit être, au plus profond de nous-mêmes, une détermination vraie et ardente à nous libérer du Samsara.

Si une telle aspiration constitue la base de nos méditations et de notre pratique du Dharma, nous atteindrons sans aucun doute la libération, comme le prisonnier qui, s’il est décidé à s’évader à tout prix, ne reculera devant aucun moyen pour parvenir à ses fins, dût-il fomenter une mutinerie, soudoyer des gardiens... Dans le cycle des existences, nous sommes, à proprement parler, prisonniers de l’ignorance, de l’attachement et de l’aversion. Ces trois poisons sont les geôliers qui nous maintiennent dans l’existence conditionnée. Le vrai pratiquant du Dharma comprendra que cette captivité dans le cycle des existences est bien plus pénible à supporter que les murs d’une prison qui ne peuvent nous priver de liberté que pour un temps limité. Nous sommes, en fait, les détenus permanents de notre prison intérieure.

Si nous voulons nous appliquer correctement au Dharma et à la méditation, nous devrons nourrir nos réflexions personnelles d’exemples de cet ordre, de sorte que nous pourrons appliquer les événements extérieurs et notre observation des situations de la vie quotidienne au développement de notre pratique.

Nous avons donc vu que, pour nous libérer de la souffrance de l’existence conditionnée, nous devions atteindre graduellement la cessation. Pour ce faire, nous devons emprunter le chemin des actions vertueuses contaminées, qui ont été comparées à la passerelle qui donne accès à l’avion, dans la mesure où nous n’avons pas, au stade où nous sommes, la capacité d’accumuler des Karmas non contaminés. Par la pratique de ces actions vertueuses contaminées, nous pacifierons progressivement les facteurs perturbateurs de base et secondaires de notre esprit et limiterons simultanément leur pouvoir de nuire. Par exemple, lorsque la haine surgit en nous, si nous en prenons immédiatement conscience et en réalisons la nature vile et les méfaits, voyant qu’elle engendre la souffrance pour soi-même et pour autrui, et qu’elle est, par conséquent, négative à tout point de vue, elle faiblira naturellement. C’est cela qu’on appelle la pratique de la patience. Si, chaque fois que la colère ou la haine se réveillent en nous, nous leur appliquons cette pratique de la patience, elles s’apaiseront peu à peu, même si nous y avons une forte propension naturelle. Dès lors, même s’il nous arrive encore d’éprouver de la haine ou de nous mettre en colère de temps à autre, nous parviendrons à en arrêter très rapidement le cours. Elles finiront pas se manifester de plus en plus rarement, jusqu’au moment où, à force d’une pratique répétée de la patience, dès qu’elles pointeront dans l’esprit, elles se dissiperont immédiatement d’elles-mêmes. Toutefois, s’il est vrai que, par cette méthode, nous pouvons faire en sorte que la haine et la colère ne se manifestent quasiment plus, ce n’est pas ainsi que nous pourrons éliminer en profondeur et de manière définitive le pouvoir de la haine. Néanmoins, la pratique de la patience est d’une importance capitale, et les occasions de nous appliquer ne manquent pas... Toutes les circonstances de notre vie quotidienne s’y prêtent, que ce soit chez nous, au travail, quand nous nous déplaçons...

Nous devons, de la même façon, faire usage de l’antidote de l’attachement. La méthode consiste à en réaliser les méfaits, à voir que notre esprit, captivé par l’objet de notre attachement, s’y accroche, tant et si bien que nous sommes prêts à tout, que nous ne reculons devant aucune action négative pour l’obtenir. Si nous pouvons laisser place à de telles réflexions chaque fois que survient l’attachement, il finira par faiblir. Rappelons que l’amour et l’attachement sont deux sentiments très différents, et que, par ailleurs, s’efforcer d’éliminer l’attachement ne veut pas dire qu’il faille jeter au loin tout ce à quoi nous tenons. C’est notre esprit, notre mode de penser que nous devons transformer.

Cette évolution est symbolisée par le lotus : ses pétales immaculés ne sont pas souillés par la vase de l’étang dont il émerge. De la même manière, nous sommes, à présent, maculés par la boue du Samsara. Mais si nous réussissons à transformer notre esprit par l’aspiration à la libération, pareil au lotus, émergeant des souillures des facteurs perturbateurs, de la haine et de l’attachement, il s’épanouira dans toute sa pureté. C’est ce renoncement au cycle des existences, cette aspiration à la libération que symbolisent les lotus figurant sur les Tankas. Dans l’iconographie bouddhiste, Avalokiteshvara, forme manifestée de la compassion des Bouddhas, est représenté un lotus à la main. Nous devons y voir une exhortation à purifier notre esprit par le développement de l’aspiration à la libération. En effet, lorsqu’elle nous sera devenue familière, nous verrons parallèlement diminuer la force de nos attachements. Lorsqu’elle nous habitera, nous ne nous soucierons plus guère des apparences extérieures. Il nous sera bien égal d’être bien ou mal habillés. Mais, si nous n’avons pas, au plus profond de nous-mêmes, cette aspiration, nous aurons beau aller complètement nus, cela ne servira strictement à rien.

Lorsque l’orgueil apparaît en nous, nous devons également faire usage de l’antidote approprié. Il se peut que nous nous croyions très savants, que nous nous prenions pour quelqu’un de très important, doté de qualités exceptionnelles. En ce cas, nous pourrons, par exemple, réfléchir à l’enchaînement des douze liens de la production interdépendante, nous rappelant qu’une fois le processus engagé, l’aboutissement en est nécessairement la vieillesse et la mort. Ainsi, prenant mieux conscience de la fragilité de notre condition dans le cycle des existences, nous n’aurons plus aucune raison de nous enorgueillir et l’orgueil diminuera.

Il existe également un antidote à la jalousie. Non seulement ce sentiment est si bas qu’il nous rend insupportable le bonheur d’autrui, mais nous en subissons les effets particulièrement négatifs : lorsque la jalousie se produit en nous, elle anéantit le pouvoir de nombreuses vertus précédemment accumulées. Depuis très longtemps, la jalousie, ainsi que tous les autres facteurs perturbateurs, conditionnent nos comportements. Sa manifestation est donc inévitable. Mais, lorsqu’elle apparaît, nous devons penser aux maux qui l’accompagnent, nous rappeler que nous souhaitons toujours, pour nous-mêmes, la satisfaction et le bonheur, et qu’il est juste que les autres soient également heureux. Sinon, en vertu de quoi pourrions-nous trouver notre propre bonheur légitime, tout en niant la légitimité du bonheur d’autrui ? Ainsi, en remède à la jalousie, nous nous réjouirons des actions favorables des autres, même lorsqu’elles ne sont pas à notre portée, et nous penserons que les choses sont bien ainsi. En particulier, nous nous dirons que les autres sont totalement identiques à nous-mêmes : ils souhaitent comme nous le bonheur et veulent comme nous éviter la souffrance. Eprouver de la jalousie n’a donc aucun fondement. De cette manière, petit à petit, notre jalousie s’apaisera et deviendra inoffensive. Ainsi viendra le jour où nous ne ferons plus de différence entre nous et les autres, où nous pourrons nous réjouir totalement du bonheur des autres, comme si c’était le nôtre, sans éprouver la moindre jalousie.

Toutes ces explications vous indiquent comment utiliser les forces qui s’opposent aux facteurs perturbateurs de l’esprit. Nous avons vu le cas du désir, de la haine, de l’orgueil, de la jalousie, mais vous pouvez élargir ce mode d’emploi des antidotes à tous les autres facteurs perturbateurs de l’esprit. Si vous négligez la mise en oeuvre des antidotes appropriés, en particulier si vous laissez libre cours à la jalousie, vous n’aurez jamais l’esprit en paix, vous ne serez jamais heureux, car le bonheur des autres vous rendra malheureux. Il sera important d’intégrer ces réflexions aux diverses situations de notre vie quotidienne. Si nous les prenons comme base de nos méditations, elles seront un garant de notre progression.

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