Lorsque nous voulons nous appliquer à la méditation de concentration, et si nous en attendons des résultats rapides, un certain nombre de préliminaires sont indispensables. A défaut, nous pourrons bien nous asseoir en méditation, mais la concentration et la paix de l’esprit ne pourront pas se produire rapidement. Nos préparatifs devront donc être les plus complets possible. Si nous plantons du blé, c’est avec l’espoir que la moisson soit bonne, et nous aurons donc tout intérêt à bien préparer le sol, à l’enrichir avec du fumier, à assurer un arrosage suffisant... De même, la pratique de la méditation, pour être fructueuse, nécessite la réunion de certaines conditions préalables.
Il faut que le lieu choisi soit approprié. Il doit être propre et nous être agréable. Nous devons nous y sentir bien. Si nous nous installons dans un endroit sale, qui nous déplaît, et où nous n’avons aucune envie de rester, nous ne pourrons pas y méditer correctement. Il sera également souhaitable que nous nous entourions de compagnons du Dharma, qui soient également des méditants et avec lesquels nous nous sentions en harmonie. En effet, si nous sommes constamment en désaccord avec notre entourage, il nous sera difficile de progresser dans la méditation. Nous choisirons, de préférence, un endroit calme, sans bruit ni agitation.
Ces directives sont traditionnellement données aux méditants, mais il se peut que certaines personnes ne soient pas gênées par le bruit et puissent en tirer avantage. En effet, si le bruit ou une certaine agitation ne perturbent pas notre méditation, nous pourrons facilement changer d’environnement, fût-il encore plus bruyant, sans que la qualité de notre méditation en souffre. En revanche, si nous avons besoin, pour méditer, d’un calme absolu, il nous sera très difficile de nous adapter à un cadre différent et notre concentration y sera automatiquement moins bonne. Les dispositions de chacun sont variables, et le calme, qui peut être très important pour certains, ne sera pas forcément indispensable à d’autres. De grands Maîtres du passé recommandaient à leurs disciples, qui étaient eux-mêmes d’éminents Pandits, de toujours méditer dans des lieux extrêmement bruyants, à proximité d’une forge par exemple, pour qu’avec l’habitude, ils ne soient plus du tout gênés par le bruit. Par conséquent, ne pensez pas qu’un lieu calme soit absolument indispensable à la méditation et ne vous dites pas qu’il vous est impossible de pratiquer la méditation si votre environnement est quelque peu bruyant.
Il faut aussi, de préférence, que là où nous méditons, l’eau soit bonne et l’air sain. La réunion de ces conditions améliorera la clarté de l’esprit. L’essentiel sera d’avoir, préalablement, cerné avec précision l’objet choisi pour la méditation. Nous devrons y avoir bien réfléchi, avoir éliminé tout doute le concernant. Sans cela, au cours de notre méditation, nous serons amenés à nous interroger, à nous demander pourquoi les choses sont ainsi, et nous serons obligés d’interrompre la méditation pour la reprendre ensuite. De plus, pour pouvoir bien méditer, nous devons avoir peu de désirs. Si nous ne cessons de nous dire : “Je voudrais ceci. Il me faudrait cela”... nous nous créerons des besoins et, préoccupés par la nécessité de les satisfaire, nous nous affairerons ici et là, ce qui, bien évidemment, nuira à notre méditation. Au lieu de cela, nous devrons cultiver le contentement; penser que ce que nous avons est suffisant et que nous n’avons besoin de rien d’autre pour être satisfaits. Le méditant doit aussi veiller au respect de lui-même et au respect humain. En effet, s’il est sur le point de s’engager dans l’accomplissement d’une action négative, rappelant à sa conscience sa qualité de méditant et de pratiquant du Dharma, il s’en écartera. De même, la crainte de décevoir son entourage, de déplaire à son Maître, à ses amis dans le Dharma l’aidera à se détourner de telles actions. En effet, lorsque nous pratiquons la méditation, nous devons observer une pure éthique et, tout particulièrement, nous abstenir de tuer, de voler...
Si nous réunissons toutes ces conditions préliminaires, où que nous nous trouvions et quel que soit l’objet de notre méditation, nous en atteindrons rapidement l’objectif. Dans le cas contraire, la progression de notre méditation sera beaucoup plus lente et difficile, ce qui ne veut pas dire que nous devions y renoncer dans la mesure où il ne nous est pas possible de réunir les conditions idéales, car la pratique de la méditation nous sera, de toute façon, bénéfique. Si nous nous y efforçons et que, parallèlement, nous appliquons les antidotes à la haine, à l’attachement... le moment viendra où nous pourrons constater nos progrès par rapport à notre niveau antérieur.
En résumé, sur la base du renoncement au Samsara, si nous nous efforçons de pratiquer avec constance la méditation, en ayant réuni, autant que faire se peut, les conditions favorables à son développement, nous pourrons réellement faire progresser notre esprit, jusqu’au jour où nous atteindrons le stade noble d’Arya, d’être supérieur, où nous commencerons à produire un Karma non contaminé. Ce chemin des Arya est subdivisé en de nombreux niveaux différents.
Lorsqu’on élimine définitivement et complètement la couche la plus grossière des facteurs perturbateurs de l’esprit, facteurs perturbateurs de base et facteurs secondaires, y compris leurs racines et leurs potentialités, on atteint le premier stade du chemin des Arya en même temps que le premier niveau de véritable cessation. Ce faisant, on expérimente une paix et un bonheur jamais connus auparavant, qui ne se dégradent jamais, au contraire des bonheurs que nous rencontrons habituellement dans le Samsara. Celui qui réalise le stade d’Arya obtient accessoirement de nombreuses autres qualités et pouvoirs, pouvoir mental de clairvoyance du passé et du futur, pouvoir physique de produire de nombreuses manifestations... Les pratiques auxquelles le méditant s’est précédemment appliqué – telles que renoncement, amour, compassion, patience, etc. – se développent alors considérablement et deviennent extrêmement puissantes.
Puis, avec la progression de la méditation, est obtenu le deuxième niveau de cessation. Des facteurs perturbateurs d’un niveau un peu plus subtil sont définitivement et complètement abandonnés. Et ainsi de suite, de stade en stade, sont obtenues autant de vraies cessations que sont éliminés des niveaux de facteurs perturbateurs toujours plus subtils. La vraie cessation n’est donc pas une et soudaine. Elle se produit graduellement, au fur et à mesure de l’accroissement du pouvoir de la méditation et de la pratique, tandis que s’épanouissent qualités et bonheur. C’est ainsi que nous devons travailler à l’abandon des facteurs perturbateurs de l’esprit et à l’obtention de la cessation, par la transformation de notre esprit, au moyen de la méditation. En effet, c’est en nous-mêmes que se réalise la cessation. Elle n’est pas une entité extérieure, comme l’espace vide ou les nuages.
Lorsque nous nous serons longuement appliqués à la pratique et que nous aurons éliminé un à un tous les obstacles, finalement, nous aussi nous deviendrons Bouddha, car nous avons en nous cette capacité, cette potentialité. Tous les êtres humains ont la faculté de méditer. Qui que nous soyons, si nous pratiquons la méditation, nous pourrons éliminer les facteurs perturbateurs de l’esprit et devenir des Bouddhas pleinement éveillés. Cela n’est pas réservé à une minorité. Lorsqu’enfants, nous allons à l’école, si nous ne travaillons pas, nous ne progressons pas. Mais si nous faisons des efforts pour apprendre, nous pouvons monter de classe en classe jusqu’aux niveaux les plus élevés. Il en va de même ici. Nous pouvons tous obtenir des résultats. Il faut seulement fournir les efforts nécessaires et cela dépend entièrement de nous. Si nous ne faisons rien par nous-mêmes, tous les Maîtres dont nous pourrons nous entourer, fussent-ils une centaine, ne nous seront d’aucune utilité.
Certaines méditations vous ont été précédemment expliquées : compte de la respiration, concentration sur des points précis. Nous allons voir à présent en détail comment on développe la méditation de fixation, de concentration, appelée Samatha en sanskrit, Chi-Nè (zhi-gnas) en tibétain, littéralement, la pacification stable de l’esprit, le calme mental. Chi signifie paix, apaisement, pacification. En effet, lorsque le stade de la réalisation de Chi-Nè a été atteint, on a calmé les turbulences habituelles de l’esprit qui cesse, dès lors, de se disperser vers des objets multiples. Notre esprit est actuellement comme une eau en ébullition, et la méditation du calme mental pourrait être comparée à la tranquillité qui s’y produit lorsque l’on y verse de l’eau froide. Nè signifie demeurer, adhérer. En effet, lorsque la réalisation de Chi-Nè est atteinte, l’esprit adhère fixement à l’objet de la méditation. C’est ce qui est appelé demeurer en un point.
Ce stade n’est pas accessible sans effort. Pour l’obtenir, il est nécessaire de consacrer beaucoup d’énergie à la pratique. Toutefois, lorsque nous mettons en oeuvre la méthode qui y conduit, nous pouvons dire que nous pratiquons, que nous méditons Chi-Nè, le calme mental. La concentration sur les points rouge et blanc citée précédemment est également une pratique de Chi-Nè. Dans toute méditation de fixation, la méthode est la même. Ce qui peut varier, c’est l’objet choisi, mais pas la nature de la méditation.
Nous allons voir, à présent, comment on développe cette pratique du calme mental, en prenant l’esprit pour objet. Pour ce faire, il est tout d’abord indispensable de reconnaître la nature de l’esprit. En effet, si nous n’identifions pas clairement, au préalable, l’objet de notre concentration, il nous sera impossible de méditer dessus.
Identifier l’esprit n’est pas chose facile et exige d’amples réflexions et investigations. Vous vous souvenez, sans doute, de ce qui vous a été dit sur la conscience principale et sur les facteurs mentaux. Ceci ayant été clarifié, vous savez que l’esprit est quelque chose que nous possédons en nous-mêmes et ce n’est donc pas à l’extérieur que nous chercherons à l’identifier. L’esprit est ce qui pense, réfléchit, se souvient. Il est intangible, immatériel. On ne peut ni le voir avec les yeux, ni le saisir avec la main. Il est le courant de conscience qui passe d’une vie à l’autre, qui abandonne un corps pour en prendre un autre. Le corps et l’esprit sont donc totalement différents.
Quand la haine, l’attachement ou l’orgueil apparaissent en notre esprit, ils n’ont pas de forme et ne peuvent pas être saisis physiquement. Ce sont des parties de l’esprit, qui est lui-même immatériel. Par nature, l’esprit est vide de forme, pur et clair. Toutefois, la clarté dont il est question ici ne se réfère pas à celle émise par une source de lumière. Pourquoi est-il dit clair ? Parce qu’il est complètement différent de la matière qui est formelle et dépourvue de cette propriété de clarté. Il est ce qui devient heureux sous l’effet d’une circonstance favorable, ou malheureux du fait d’une circonstance adverse. En l’absence de sollicitation heureuse ou malheureuse, il est neutre, n’éprouvant ni sensation plaisante, ni sensation déplaisante. Lorsqu’un objet se présente, l’esprit est ce qui naît sous l’aspect de cet objet. Lorsque nous voyons un arbre, l’esprit se produit sous l’aspect de cet arbre. Lorsqu’une voiture passe, l’espace d’un instant, il prend l’aspect de cette voiture qui en est l’objet. Il est naturellement transparent, pur. Lorsque nous plaçons un objet de couleur blanche ou jaune derrière un verre pur, le verre nous apparaîtra, selon le cas, blanc ou jaune. Si nous n’y mettons rien, il reste pur et clair. De même, notre esprit qui, tour à tour, souffre, est heureux, pense, réfléchit, se souvient, passe d’une vie à l’autre, se développe par la méditation et gravit les divers niveaux du chemin jusqu’ä l’éveil complet, tout en demeurant pur et clair par nature, apparaît sous des aspects très divers. C’est lui qui progresse, lorsque notre méditation progresse, et non notre corps, qui ne sera pas plus musclé pour autant. Cette capacité de progresser graduellement par la pratique de la méditation jusqu’à l’obtention de l’état de Bouddha constitue, en effet, sa spécificité. Nous savons, par exemple, que la spécificité du bois sec est de s’enflammer instantanément et d’être rapidement réduit en cendres. Mais, si nous le mouillons au préalable, il ne pourra pas brûler. De même, si nous sommes inconstants dans notre pratique du Dharma, si nous nous y appliquons un temps, puis l’abandonnons, puis y revenons... nous serons comme le bois humide qui ne peut s’enflammer, en ce sens que nous ne pourrons pas tirer de notre pratique les résultats escomptés; nous ne pourrons pas progresser.
Telle est donc la nature de l’esprit, mais lorsque nous la recherchons, nous nous trouvons face à quelque chose d’invisible, d’impalpable, d’intangible, et nous pourrions penser que l’esprit n’existe pas du tout. Effectivement, par l’habitude, nous sommes conditionnés à ne nous fier qu’aux apparences extérieures, à nous attacher à l’appréhension par nos sens d’objets concrets, qui ont une forme, une couleur... Or l’esprit, n’ayant ni forme ni couleur, ne peut être perçu comme l’est la matière. C’est pourquoi, lorsque nous tentons de le saisir, nous pouvons avoir l’impression qu’il n’y a rien à saisir. Mais ce n’est pas le cas.
Si vous arrivez à bien identifier l’esprit et le prenez pour objet de votre méditation de concentration, il aura naturellement tendance à être beaucoup moins dérangé par les diverses idées, pensées et concepts qui le traversent habituellement, et vous en tirerez un grand bénéfice car votre méditation progressera d’autant mieux. A défaut, vous pourrez vous concentrer sur l’un des deux points indiqués précédemment, ce qui, du point de vue de la concentration, revient au même. L’essentiel est toujours de pratiquer ce qui nous convient, ce qui nous est le plus bénéfique. Vous n’êtes pas obligés d’abandonner ce que vous avez commencé à méditer et à pratiquer les jours précédents, sous prétexte qu’un nouveau sujet vous est enseigné chaque jour. Tenez-vous en à ce qui vous aide le plus, à ce qui est le mieux adapté à votre esprit.
Revenons, à présent, au processus d’identification de l’esprit. Lorsque vous n’aurez rien trouvé à l’extérieur, essayez de vous tourner à l’intérieur de vous-mêmes pour voir et analyser comment est l’esprit. Par nature, il est clarté et connaissance. Il est très important de comprendre cela. Quand l’esprit entre en contact avec différents objets, il se manifeste sous l’aspect des objets rencontrés. Quand il ne rencontre aucun objet, il reste, pareil au verre, pur, de la nature de la clarté, de la transparence. Pour le reconnaître, il ne suffit pas de rester l’esprit vide. Imaginez, par exemple, une circonstance très heureuse et observez votre esprit en joie. Vous verrez qu’il n’a ni forme, ni couleur, qu’il ne peut être ni vu, ni saisi, mais qu’il est néanmoins un esprit heureux. Cette sensation plaisante est, comme nous l’avons vu, une partie de l’esprit, un facteur mental. Lorsque ce facteur mental de sensation, en l’occurrence, de sensation plaisante, se produit, la conscience principale concomitante qui lui est associée est, elle aussi, de nature plaisante. Nous avons vu, précédemment, que la conscience principale et les facteurs mentaux diffèrent par leur fonction dominante. Toutefois, ils sont semblables dans leur nature, sans forme, ni couleur, invisibles et intangibles. Ils sont clarté et connaissance.
Vous pouvez aussi imaginer une situation désagréable, un travail déplaisant, une contrariété... et vous verrez que l’esprit est alors malheureux, qu’il s’y produit une sensation déplaisante. Bien qu’il n’ait ni forme, ni couleur, cet esprit malheureux existe bien. Il est simplement de la nature de la clarté et de la connaissance. Si vous procédez de cette manière, vous arriverez petit à petit à identifier l’esprit. Si vous vous promenez ici et là avec un verre transparent, il revêt alors de multiples aspects. De même, du matin au soir, notre esprit rencontre des objets très divers et se produit ainsi sous toutes sortes d’aspects différents, plaisants, déplaisants, étranges...
La nature de l’esprit une fois identifiée, une partie de ce même esprit devra la prendre pour objet de sa concentration. Ceci est très difficile à comprendre du fait que l’objet et le sujet qui se concentre sont, l’un comme l’autre, sans forme ni couleur. Au début, lorsqu’une partie de l’esprit se concentre sur la nature de l’esprit, nous pourrions croire que nous n’avons, en fait, rien à l’esprit, dans la mesure où il est lui-même immatériel. De même, si nous nous concentrons sur l’espace vide, nous pouvons penser qu’il y a absence d’objet parce que l’objet en question n’a ni forme ni couleur. Pourtant, cet objet est réel. C’est l’espace vide lui-même.
Quel que soit l’objet choisi pour la pratique de la concentration, le chemin emprunté doit être correct. Il est traditionnellement symbolisé par un dessin qui va, à présent, vous être commenté.
On rencontre diverses illustrations de la pratique de Chi-Nè, du calme mental. Dans celle que nous allons étudier, l’esprit est représenté par un éléphant (parfois remplacé par un boeuf ou un cheval) et ce, pour diverses raisons. A l’état sauvage, un éléphant est une dangereuse menace. Il peut être très destructeur et causer de graves dégâts. S’il est dressé, il devient très obéissant et son travail bien plus efficace que celui de tous les autres animaux, grâce à sa force incomparable. En outre, lorsqu’il se déplace, il laisse derrière lui de larges et profondes empreintes. De même, notre esprit, à l’état brut, est extrêmement dangereux. Lorsqu’il n’a pas été dompté, il échappe à tout contrôle. Mû par les facteurs perturbateurs, il constitue un danger extrême, tant pour nous que pour autrui, pour le présent et le futur, dans cette vie et les suivantes. Ses activités, quelle que soit leur nature, laissent de profondes empreintes, comparables aux larges traces signalant le passage d’un éléphant. Dans les guerres, par exemple, nous constatons ce dont sont capables des esprits hors de contrôle. Les gens se battent, s’entre-tuent, détruisent les maisons et les biens. Tous ces graves dommages corporels et matériels sont le fait d’esprits sauvages. Mais quand notre esprit est dompté par la pratique du Dharma, il se développe et répand la paix en nous-mêmes et autour de nous. Enfin, comme les traces bien visibles du passage d’un éléphant, l’esprit noble et discipliné imprime au corps et à la parole des conduites également nobles et favorables. Ainsi, lorsque nous regardons l’éléphant sur ce dessin, nous devons penser aux caractéristiques qui l’apparentent à notre esprit et réaliser combien il est important d’exercer celui-ci, de le développer, de le contrôler.
Sur ce dessin, cinq symboles sont également représentés : un miroir, des cymbales, du parfum dans un coquillage, du tissu et des fruits. Ils rappellent les cinq objets des sens :
– le miroir évoque les objets de la vue,
– les cymbales, les objets de l’ouïe,
– le parfum,les objets de l’odorat,
– les fruits, les objets du goût,
– le tissu, les objets du toucher.
Tels sont, en effet, les objets de notre attachement (formes, sons, odeurs, saveurs, contact) et leur quête nous fait gaspiller inutilement notre vie. Lorsque nous voyons une forme agréable, nous la contemplons comme un spectacle; nous nous y attachons. Nous cultivons ce plaisir des formes en tentant de les rendre toujours plus agréables et nous y passons notre vie. D’autres seront davantage attirés par le plaisir des sons et s’y attacheront jusqu’à la fin de leur vie. Il en va de même du goût, du toucher... Nous voulons des vêtements agréables, puis nous nous en lassons, nous en voulons d’autres et tout ceci remplit inutilement notre vie. Nous sommes comme un papillon attiré par la flamme d’une bougie, qui s’attache à ce qui va le détruire et se précipite sur la flamme où il périt. De la même façon, nous nous attachons aux cinq objets des sens; nos désirs sont insatiables, et parce que nous n’arrivons pas à les assouvir, nous commettons de nombreuses actions négatives. Nous sommes aussi comme certaines antilopes dont on dit qu’elles sont subjuguées par les jolis sons. Lorsqu’elles les entendent, elles s’immobilisent pour les écouter et le chasseur n’a plus qu’à les tuer. C’est ainsi que nous nous attachons aux sons, à la musique, aux belles paroles; nous y passons notre vie, jusqu’à ce que la mort nous y surprenne.
Comme les abeilles, nous nous attachons également aux odeurs. Si l’on enduit de miel une surface très tranchante,
Samatha
l’abeille, attirée par l’odeur sucrée, s’y pose pour prendre le miel, au risque de se blesser. Le poisson, attiré par la nourriture à laquelle il s’attache, mord à l’appât et se retrouve pris à l’hameçon mortel. De la même façon, attirés par ce qui est plaisant, et fuyant ce qui est déplaisant, nous nous mettons dans des situations périlleuses, nous accumulons de nombreuses actions négatives et nous nous faisons beaucoup de tort, jusqu’à ce que survienne la fin de notre vie. Notre existence est ainsi gaspillée en distractions issues de notre attachement aux cinq objets des sens, et nous ne faisons aucun préparatif pour un bonheur futur. L’attachement aux cinq objets des sens est donc extrêmement néfaste. Il nuit tout particulièrement au méditant, car il est impossible de méditer lorsqu’on demeure sous son emprise. Encore une fois, se détacher des objets des sens ne veut pas dire ne pas les utiliser ou tout rejeter. Rien ne vous empêche d’utiliser ce que vous avez, mais vous devez transformer votre esprit pour qu’il ne s’attache pas à ces choses.
L’homme sur le dessin symbolise le méditant. Il tient une corde représentant la mémoire attentive qui retient l’objet de la méditation. Tout comme la corde attache l’animal, la mémoire attache l’esprit à l’objet de la méditation, fait en sorte qu’ils restent liés ensemble. Quel que soit l’objet de notre méditation, nous devons utiliser la mémoire attentive pour le ramener à l’esprit dès qu’il s’en éloigne. Si un chien que nous avions attaché réussit à se sauver, nous le rattrapons avec une corde, et s’il se sauve à nouveau, nous le rattrapons encore... C’est la même chose ici : le chien est notre esprit, la corde est la mémoire attentive et le point d’attache est l’objet de notre méditation.
Au cours de la méditation, il nous faut aussi faire usage de vigilance. Cette vigilance est une composante de l’esprit, éveillée, alerte, qui surveille le déroulement de la méditation. Elle est représentée, sur le dessin, par le crochet tenu par le dresseur d’éléphant. Avec ce crochet, il guide l’éléphant et l’empêche de s’écarter du chemin. De la même manière, la vigilance empêche l’esprit d’errer à droite et à gauche et le renvoie vers l’objet correct tandis que la mémoire attentive a plus précisément pour fonction de retenir l’objet présent à l’esprit. La mémoire attentive et la vigilance sont absolument indispensables au développement de la méditation. Mais personne ne peut surgir de l’extérieur pour nous montrer du doigt mémoire et vigilance et les mettre à notre disposition. C’est à nous d’agir et de les faire fonctionner, par nos propres efforts mentaux. Le rôle clé de ces facultés ne s’exerce pas seulement dans la pratique de la méditation, mais aussi dans tous les travaux de notre vie quotidienne. Ainsi, nous avons besoin d’une bonne mémoire, d’attention, pour nous fixer sur ce que nous devons faire; et la vigilance, qui analyse si ce que nous faisons est correct, qui s’interroge sur la meilleure façon de procéder, permet la bonne exécution de ces tâches. Sans mémoire ni vigilance, aucun travail ne peut être mené à bien. Celui qui en est dépourvu s’affaire un peu comme un fou. Tout ce qu’il fait est désordonné et n’a pas de sens. Le fou est celui qui a perdu ses facultés de mémoire attentive et de vigilance.
Le long du chemin représenté sur le dessin, nous voyons, ici et là, un feu dont les flammes décroissent progressivement. Il représente l’effort, l’énergie nécessaires. Au début de la méditation, nous devons fournir une grande quantité d’énergie. Puis, au fil de notre progression, les efforts requis sont de moins en moins importants, jusqu’au moment où la concentration se poursuit d’elle-même, sans la moindre difficulté.
Sur certains dessins illustrant la pratique deChi-Nè, on voit aussi, à côté du chemin, un arbre et, sur ses branches, un singe cueillant des fruits. Ceci doit nous rappeler que, lorsque nous sommes concentrés en un point, nous ne devons penser à rien d’autre, qu’il s’agisse de pensées vertueuses ou non vertueuses. De manière générale, la compassion, la générosité... doivent être cultivées par des réflexions appropriées et sont des attitudes extrêmement positives. Toutefois, lorsque l’on s’applique à la pratique de Chi-Nè, de telles pensées doivent être également écartées car, pour vertueuses qu’elles soient, elles nous distraient de la concentration et nous empêchent de progresser. Néanmoins, en dehors des périodes de concentration, nous devons nous efforcer de développer toutes les autres vertus. C’est ce qui est signifié par l’arbre situé hors du chemin et par le singe qui en recueille les fruits pour les manger. Ces fruits sont le résultat des actions vertueuses pratiquées hors des périodes de concentration. Dorénavant, lorsque vous verrez ce dessin, vous pourrez penser à ce qu’il signifie et faire en sorte qu’il profite à votre méditation.
Si vous pratiquez seuls la méditation de concentration, il vaudra mieux que vous commenciez par des périodes brèves. Concentrez-vous un moment, puis reposez-vous un peu, puis reprenez... Faites ainsi cinq à six périodes de concentration dans une heure. Lorsque vous vous reposez entre deux périodes, c’est uniquement pour détendre l’esprit et non pour parler ou vous agiter, ce qui perturberait ultérieurement la concentration. Au début, l’esprit se fatigue vite. Il devient rapidement obscur et s’engourdit, et vous ne devez pas le forcer à méditer longtemps. Si vous insistez, vous n’aimerez plus pratiquer la méditation, et rien qu’en voyant votre siège de méditation ou en entendant la cloche qui vous y appelle, vous vous sentirez déjà fatigués.
Si vous pratiquez seuls, interrompez votre méditation quand l’esprit a encore envie de la poursuivre. Reposez-vous un peu, puis reprenez. Si nous assistons à un spectacle qui nous plaît et devons quitter la salle après quelques minutes, nous serons impatients d’y revenir. Mais si le spectacle est interminable et que nous n’en bougeons pas jusqu’à être gagnés par un profond ennui, nous n’aurons aucune envie d’y retourner après l’avoir laissé. Lorsque nous méditons ensemble, vous ne pouvez pas vous lever pour vous détendre un peu, mais vous pouvez tout-à-fait vous interrompre de temps à autre pour reposer votre esprit. Lorsque vous pratiquez seuls, chez vous, si vous vous sentez lourds et l’esprit peu clair, interrompez votre méditation; dirigez votre regard vers quelque chose de clair, de lumineux; éventuellement, levez-vous et passez-vous de l’eau sur le visage...
Les deux principaux obstacles à la concentration en un point sont l’opacité mentale et la dispersion respectivement symbolisées par la couleur noire de l’éléphant et par le singe qui le précède. L’opacité se manifeste par le manque de clarté de l’objet. Lorsqu’elle apparaît, l’esprit est obscur. Il existe diverses sortes d’opacité qui seront précisées ultérieurement. La dispersion se produit lorsque l’esprit quitte l’objet de la méditation pour aller vers des objets plaisants, source d’attachements présents ou passés.
Le symbolisme de ce dessin vous ayant été expliqué, nous allons voir, maintenant, de quelle manière s’effectue la progression de la concentration. Elle s’échelonne sur neuf niveaux. C’est seulement lorsque le dernier de ces neuf niveaux a été dépassé qu’on atteint la parfaite réalisation du calme mental, de Chi-Nè.
Ces neuf stades sont les suivants : La fixation initiale, la fixation croissante, la fixation intermittente, la fixation proche, la maîtrise, la pacification, la totale pacification, la fixation parfaite, la fixation égale
Au tout début, l’esprit est incapable de rester placé sur l’objet. Il s’y fixe un très court instant et le quitte aussitôt, va vers autre chose. Nous le ramenons, le replaçons sur l’objet, et il s’en éloigne à nouveau... A ce stade, il est incapable de demeurer concentré, ne serait-ce que quinze secondes. En une heure de méditation, il effectue peut-être des centaines d’allées et venues entre l’objet de sa concentration et les objets de sa dispersion. Il nous semble alors qu’un objet part pour être remplacé par un autre. En fait, c’est seulement l’esprit qui se disperse. La dispersion, à ce niveau, est le principal obstacle à la concentration. Elle doit être combattue par l’utilisation de la mémoire attentive qui, constamment, ramène à l’esprit l’objet de la méditation. Rappelons que, sur le dessin, elle est symbolisée par la corde. C’est, en effet, la mémoire qui remet au travail un esprit distrait. En plus de la dispersion, au premier stade, nous devrons lutter contre la lourdeur du corps et de l’esprit, qui aura tendance à nous faire sombrer progressivement dans la somnolence. Cette lourdeur, appelée ici torpeur, et dont il a été question à propos des cinquante et un facteurs mentaux, se distingue de l’opacité qui, elle, ne se produit qu’après une certaine accoutumance à la pratique de la méditation. La torpeur aboutit à la somnolence, voire au véritable sommeil.
Ramenant ainsi continuellement à l’esprit l’objet de la méditation par la force de la mémoire, nous pourrons, peu à peu, prolonger l’adhérence de l’esprit à l’objet et nous atteindrons le deuxième stade.
L’esprit demeure un peu plus longtemps sur son objet (quinze secondes à peine...). Il est moins agité qu’auparavant. Au premier stade, le dompteur est encore loin derrière l’éléphant. Il brandit son crochet mais sans aucune chance d’attraper l’animal. L’esprit est alors complètement rebelle. Dès que nous le plaçons sur l’objet, il repart immédiatement et nous avons beaucoup de mal à le rattraper. L’effort qu’il nous faut alors fournir est intense. C’est ce qui est signifié par le grand feu placé au début du chemin. Au deuxième stade, l’esprit reste un peu plus longtemps sur l’objet. Le dompteur brandit toujours son crochet, mais il s’est un peu rapproché de l’éléphant. Le léger apaisement de l’esprit résultant de cette progression est représenté par une tâche blanche apparaissant sur la tête du singe et de l’éléphant. La couleur noire du singe symbolise l’agitation, la distraction. Ici, il s’agit de la distraction de l’esprit vers des objets déplaisants, suscitant l’aversion, ou neutres; alors que le singe lui-même représente la dispersion vers des objets plaisants. A ce deuxième stade, nous devons poursuivre notre méditation en utilisant la force de la mémoire pour ramener l’esprit sur l’objet, et faire en sorte qu’il y adhère plus longuement. Nous atteindrons alors le stade suivant.
Le dompteur a réussi à passer la corde autour du cou de l’éléphant. Il le tire vers lui et l’éléphant le regarde. Il se fait plus docile. Sa tête et celle du singe sont devenues blanches car l’adhérence de l’esprit à l’objet progresse. Auparavant, lorsque l’esprit avait quitté l’objet de la méditation, nous étions incapables de nous en apercevoir immédiatement. A présent, dès qu’il est distrait, nous en prenons conscience et le ramenons. Nous commençons à contrôler notre esprit. Notre concentration peut se prolonger durant environ trente secondes. A ce stade, un lièvre apparaît sur le dos de l’éléphant. Il symbolise les deux sortes d’opacité, grossière et subtile. Ce n’est en effet qu’à ce stade, où la mémoire n’a plus besoin d’être appliquée avec autant de force, que le méditant est capable de les distinguer. Auparavant, l’esprit était complètement dominé par l’agitation et la dispersion; au premier et au deuxième stades, le singe conduisait l’éléphant en le tirant par la trompe. Au troisième stade, le singe a lâché l’éléphant, la dispersion ne mène plus l’esprit.
Lorsque vous regardez ce dessin, ne vous contentez pas d’y voir des illustrations amusantes, mais considérez-le bien comme la progression de l’esprit dans la concentration, et sachez que les neuf stades qui y sont représentés sont comme des étapes que nous franchissons pour nous rapprocher de notre destination finale.
Grâce à nos efforts soutenus, nous progressons dans la concentration et l’esprit ne quitte plus l’objet. La mémoire n’est quasiment plus nécessaire : la corde qui tenait l’éléphant est lâche. Le risque de dispersion existe toujours, mais il est beaucoup plus faible. Bien que ne quittant plus son objet, l’esprit bouge un peu, manque de fixité. C’est la force de la vigilance qui doit alors être essentiellement mise en oeuvre, la mémoire n’intervenant que faiblement. La vigilance est pareille à l’espion qui veille. Elle surveille la qualité de l’adhérence de l’esprit à l’objet. Elle intervient quand le risque de dispersion est moindre et l’opacité mentale plus menaçante. Si nous avons travaillé durement toute une journée, quand nous rentrons chez nous le soir et que vient le moment de nous détendre, nous sommes rapidement envahis par le sommeil. De la même manière, au cours des trois premiers stades, nous avons dû faire des efforts considérables pour combattre la dispersion à l’aide de la mémoire. Au quatrième stade, la dispersion diminue, nous relâchons nos efforts, et c’est alors l’opacité mentale qui apparaît. C’est, en effet, dans la détente, que le risque d’opacité est le plus grand. A ce stade, seule se produit l’opacité grossière : l’esprit reste fixé sur l’objet, mais ce dernier est peu clair.
Lorsque l’opacité subtile se produit, l’esprit adhère toujours à l’objet; ce dernier est clair, mais la prise de l’esprit sur l’objet manque de vigueur. Nous n’avons, par exemple, besoin d’aucune force pour tenir un rosaire à la main; notre prise est lâche et cela illustre l’opacité subtile. En revanche, si nous tenons une tasse pleine, nous devons la saisir avec fermeté, ce qui illustre le stade où l’opacité subtile a été éliminée : il y a adhérence, clarté et vigueur dans la prise de l’esprit sur l’objet. Quand la fixation soutenue de l’esprit sur l’objet s’accompagne d’une expérience de paix et de bonheur non altérée par la manifestation de l’opacité grossière ou subtile, de nombreux méditants peuvent, par erreur, prendre ce quatrième stade pour la complète réalisation du calme mental. Peut-être éprouvez-vous des difficultés à vous représenter tout ce que cela signifie. Néanmoins, il est important que vous en ayez connaissance.
L’intervention de la vigilance, à ce quatrième stade, est représentée sur le dessin par le dompteur prêt à utiliser son crochet, car c’est la force de la vigilance qui doit alors surveiller si la méditation est correcte ou si l’opacité se produit. Parallèlement à la progression et à la prolongation de son adhérence à l’objet, l’esprit éprouve une paix et une joie croissantes. La force de la vigilance se développe; l’opacité mentale diminue et nous arrivons au stade suivant.
La dispersion a perdu quasiment tout pouvoir sur l’esprit et l’opacité mentale diminue toujours davantage. Illustrant ce développement, sur le dessin, l’éléphant, le singe et le lapin sont devenus à moitié blancs et le singe est passé derrière l’éléphant. Nous avons acquis un bon contrôle de notre esprit et avons le sentiment d’approcher de la vraie méditation de Chi-Nè. Cette constatation s’accompagne d’une grande joie. Sur le dessin, le dompteur est passé devant l’éléphant qu’il a agrippé avec son crochet. Ceci symbolise le contrôle que le méditant est, dès lors, capable d’exercer sur son esprit. La concentration s’améliore et ne requiert plus autant d’effort. Poursuivant notre pratique, nous parvenons au sixième stade.
Dispersion et opacité se produisent encore faiblement, mais elles n’ont plus le pouvoir de perturber l’esprit. Dès lors, l’esprit est mû par l’énergie qu’engendre l’enthousiasme à la pratique des actions vertueuses. Nous n’éprouvons plus aucune fatigue ni désagrément. La concentration s’accompagne continuellement d’une grande joie qui donne l’impulsion nécessaire à la poursuite de la méditation. Sur le dessin, le dompteur n’a même plus besoin de surveiller ni le singe, ni l’éléphant. Il avance tranquillement; le lapin a disparu.
S’appliquer à contrôler son esprit est une tâche comparable au dressage des chevaux. La première phase requiert beaucoup d’efforts et présente des dangers : il faut attraper le cheval, le maintenir et le dresser. Ceci fait, il n’est plus tellement nécessaire de s’en soucier car sa docilité est acquise. De même, quand nous avons atteint ce niveau dans la pratique de Chi-Nè, il n’y a plus ni véritable difficulté, ni grand danger; et l’esprit devient progressivement plus fort. Lorsque nous savons que nos ennemis n’ont plus de pouvoir, nous n’avons plus aucune raison de les craindre. Il en va de même ici; nos ennemis dans la concentration sont devenus inoffensifs. En poursuivant notre pratique, nous obtiendrons le stade suivant.
L’éléphant et le singe sont presque complètement blancs : opacité et dispersion existent toujours, mais nous arrivons à les éliminer dès qu’elles commencent à se manifester; elles ne perturbent donc plus notre méditation. L’adhérence de l’esprit à l’objet, la concentration, la clarté augmentent, en même temps que notre joie et notre bonheur. La poursuite de la méditation amènera au stade suivant.
L’éléphant est complètement blanc et le singe a disparu : la dispersion et l’opacité subtile ont été complètement éliminées. Il suffit d’un léger effort pour entamer la méditation et la concentration se prolonge d’elle-même. Nous n’avons plus besoin ni de la mémoire, ni de la vigilance. Lorsque quelqu’un est habitué à réciter un même texte tous les jours, un texte de prières par exemple, il lui suffit, initialement, d’un effort minime pour se dire : “Je vais réciter ce texte”; et la récitation s’ensuit d’elle-même sans aucune difficulté. Il en va de même ici. Si nous continuons alors à méditer, nous atteindrons enfin le neuvième stade.
La concentration en un point est ici totale et se fait sans le moindre effort. Il suffit que l’objet apparaisse à l’esprit pour qu’instantanément l’esprit s’y fixe parfaitement, et la concentration se poursuit d’elle-même. L’esprit a acquis une très grande puissance et la concentration peut aisément se prolonger durant plusieurs jours, voire une semaine, sans le moindre effort. Alors, même les bruits les plus assourdissants ne peuvent perturber la fixation égale qui se poursuit sans être affectée par quoi que ce soit. Cette concentration n’est pas du tout une perte de conscience. Elle est, au contraire, concentration parfaite, clarté parfaite. Nous avons vu qu’au cours des stades précédents, le bonheur et la paix de l’esprit augmentaient progressivement. A ce niveau, ils sont encore accrus et accompagnent constamment la méditation.
Au Tibet, il était de règle que les méditants, avant d’entrer en concentration, balaient leur chambre. Et lorsqu’ils quittaient cet état de fixation égale, leur chambre était couverte de poussière parce qu’ils y étaient demeurés de nombreux jours durant. A ce stade de concentration, la nourriture n’est pas nécessaire car le méditant est alimenté par le seul bonheur du Samadhi, de la concentration.
Nous avons donc vu les diverses étapes de la progression de la concentration. Nous n’en avons abordé que les aspects essentiels car il nous faudrait beaucoup de temps pour entrer dans les détails.
Sur le dessin, six courbes illustrent les six forces ou moyens auxquels le méditant doit successivement avoir recours.
La première est appelée la force de l’écoute. En effet, avant de s’engager dans la pratique de la méditation, il est nécessaire de recevoir les enseignements appropriés pour savoir précisément sur quel objet et de quelle manière elle doit s’effectuer. La force de l’écoute des enseignements est donc celle qui établit le premier stade de la concentration. Elle est, initialement, la plus importante.
Au second stade intervient la deuxième force, la force de la réflexion. Lorsque nous écoutons un enseignement, il ne suffit pas de prendre des notes et le laisser, ensuite, de côté. Il faut y réfléchir, en analyser la signification. Il ne sert à rien d’écrire soigneusement les enseignements sur un cahier si c’est pour ne jamais les relire. Cette force de la réflexion doit être présente dès le premier stade, mais c’est surtout au deuxième qu’elle devient indispensable.
La force de la mémoire intervient lors des troisième et quatrième stades : la concentration commence à s’améliorer mais, de temps à autre, le méditant en perd l’objet. Le rôle de la mémoire est alors de le ramener immédiatement. La mémoire est présente aux stades précédents, mais c’est ici qu’elle joue son rôle essentiel. Elle est donc représentée par la troisième courbe.
La quatrième courbe symbolise la force de la vigilance, semblable à l’espion qui veille et ne perd rien de ce qui se passe. La mémoire a donc pour fonction de ramener l’objet tandis que la vigilance surveille le déroulement de la méditation; c’est elle qui perçoit la dispersion ou l’opacité dès qu’elles surviennent. La vigilance établit donc les cinquième et sixième stades. Nous avons vu qu’au sixième stade, le risque de dispersion est moindre tandis que la menace de l’opacité est accrue, d’où l’action prépondérante de la vigilance.
La force de l’énergie établit les septième et huitième stades. La dispersion et l’opacité ne sont plus un danger. Il n’est donc plus nécessaire d’en guetter l’apparition. La méditation se poursuit alors dans l’énergie joyeuse.
Enfin, la force de l’accoutumance établit le neuvième stade. C’est, en effet, par la constance dans l’entraînement à la concentration que l’on peut atteindre ce neuvième stade de fixation égale.
A force d’exercice, l’esprit est alors parfaitement dompté, maîtrisé. C’est ce qui est signifié sur le dessin par l’éléphant paisiblement couché à côté du dompteur.
Au cours de ces neuf stades, quatre types d’activités mentales vont être mises en jeu, parallèlement aux six forces que nous venons de voir. Ce sont :
Au premier et au deuxième stades, l’esprit doit fournir des efforts considérables pour se focaliser sur l’objet. C’est ce qui est appelé la pénétration avec effort. Au cours des cinq stades suivants, du troisième au septième, l’esprit se concentre sur l’objet, mais la dispersion ou l’opacité interrompent le cours de la concentration. C’est ce que l’on appelle activité mentale de pénétration de l’objet avec interruption. Au huitième stade, la dispersion ou l’opacité mentale ne perturbent plus la méditation. L’activité mentale correspondante est la pénétration de l’objet sans interruption. Il faut, bien entendu, comprendre d’abord le développement des neuf stades pour voir comment s’y articulent les quatre activités mentales. Au neuvième stade, la concentration de fixation égale s’effectue de manière spontanée, naturelle, sans que le moindre effort soit nécessaire. Il correspond donc à l’activité mentale de pénétration de l’objet sans effort.
Partant d’un stade où il était totalement incapable de demeurer sur son objet, nous voyons que l’esprit se développe progressivement, se renforce, éliminant un à un les obstacles à la concentration, jusqu’au moment où nous le maîtrisons parfaitement. Toutefois, il ne s’agit ici que du contrôle de l’esprit acquis au cours de la méditation, qui se perd lorsque la méditation s’achève. Une maîtrise de l’esprit totale et constante ne sera possible qu’à un stade beaucoup plus avancé. Pour pouvoir expérimenter cette progression dans la méditation, il vous suffit donc de vous y appliquer et de fournir les efforts nécessaires uniquement à l’aide de votre propre esprit. Ce n’est pas comme si un autre esprit extérieur au vôtre devait être sollicité. Nous avons déjà vu, au début de cet enseignement, que le moyen d’éliminer la souffrance réside en notre seul esprit.
Au neuvième stade, alors que la concentration est parfaite et se fait spontanément, sans aucun effort, la véritable réalisation de Chi-Nè n’est pas encore atteinte. Poursuivant la concentration appelée fixation égale, le méditant obtiendra ce que nous avons appelé l’aptitude du corps, puis l’aptitude de l’esprit qui s’accompagneront de l’expérience d’une paix et d’un bonheur jamais ressentis auparavant. C’est seulement à ce moment-là qu’est réellement atteinte la réalisation de Chi-Nè, du calme mental. Lorsque nous développons la fixation égale, un air psychique particulier va parcourir notre corps tout entier; or, c’est à partir de cet air psychique qu’est produite l’aptitude du corps. Nous vivons alors, dans notre corps, une expérience de bonheur, de paix, d’extrême légèreté, qui dure tant que se poursuit la méditation, sans que la moindre fatigue ou douleur ne soit ressentie. L’aptitude mentale se manifeste par une paix et un bonheur de l’esprit qu’aucune de nos expériences précédentes ne peut égaler. L’objet de la méditation nous apparaît avec une extrême clarté au point qu’il nous semble possible d’en compter toutes les molécules. C’est cette aptitude de l’esprit qui, sur le dessin, est représentée par l’homme qui vole. Toutefois, il ne faut pas perdre de vue que le but de notre pratique de la méditation est le développement de la clarté et de la puissance de notre esprit et non la découverte d’expériences psychiques nouvelles ou extraordinaires. Lorsque nous aurons atteint cette réalisation du calme mental, nous aurons achevé la préparation de notre esprit et nous pourrons alors l’employer à des méditations plus avancées.
Lorsque nous débutons dans la pratique de la concentration, au tout premier stade de fixation initiale, lorsque nous commençons à placer l’esprit sur l’objet choisi, il se peut que l’agitation et la dispersion de notre esprit nous semblent s’être accrues. En fait, les pensées qui le traversent ne sont pas plus nombreuses qu’avant, mais c’est seulement quand nous nous mettons à méditer que nous prenons vraiment conscience de leur existence. Quand nous nous trouvons au milieu d’une grande ville, nous pressant pour aller au travail, bien qu’il y ait beaucoup de monde affairé autour de nous, nous n’en sommes pas tellement conscients. Mais, si nous montons au dernier étage d’un immeuble et observons les rues, nous aurons l’impression d’y voir beaucoup plus de gens et d’agitation qu’auparavant. Pourtant, rien n’a changé, et les passants ne sont ni plus nombreux, ni plus pressés. Ce qui change, c’est que nous prenons conscience, pour la première fois, de tout ce mouvement. Ne vous laissez donc pas aller au découragement si vous avez l’impression que votre dispersion mentale et le nombre de pensées parasites augmentent depuis que vous avez commencé à méditer. Au contraire, le fait même que vous vous rendiez compte de l’existence de ces pensées est un signe très positif.
Du fait de la progression de l’esprit, lorsque vous atteindrez le second stade, la distraction et la dispersion qui, au début, se produisaient continuellement, ne surgiront plus que de temps à autre et il y aura, dès lors, alternance entre la concentration et la dispersion. Le flux des pensées pourrait, à ce niveau, être comparé au flot du trafic routier à un feu tricolore. Lorsque celui-ci est rouge, toutes les voitures s’immobilisent et la route est vide. Puis, quand il passe au vert, toutes redémarrent en même temps.
A présent, nous allons aborder plus précisément ce qui concerne le développement du calme mental avec l’esprit pour objet. Rappelons, toutefois, qu’il est tout-à-fait possible de s’exercer à la concentration sur d’autres objets. Nous avons vu précédemment comment on identifiait la nature de l’esprit. Celui-ci n’a ni forme, ni couleur. Il est clair, transparent, se produit sous l’aspect de l’objet qu’il rencontre et est immédiatement susceptible de changements. Selon que l’objet avec lequel il entre en relation est favorable ou défavorable, il est successivement heureux ou malheureux. Il est toujours prêt à se modifier, en bien ou en mal; et c’est ce même esprit qui perçoit les objets. L’objet de la pratique de Chi-Nè sur l’esprit est cette nature de l’esprit, claire, transparente, percevante. Une partie de l’esprit se concentre alors sur cette nature claire et percevante. A ce moment-là, vous ne devez penser à rien d’autre, ni au passé, ni à l’avenir... Cela troublerait l’esprit. Dans votre investigation sur la nature de l’esprit, lorsque vous constatez qu’il est vide de forme et pareil à l’espace vide, vous devez bien comprendre que ce vide spatial n’est qu’une image avec laquelle l’esprit ne doit pas être confondu. En effet, l’espace est seulement vide et ne change pas tandis que l’esprit se modifie continuellement sous l’effet de causes.
Lorsque l’on commence à méditer sur cette nature claire et percevante de l’esprit, l’objet, étant vide de forme, se perd progressivement car l’esprit non exercé manque d’acuité; de sorte que cette nature claire et percevante se transforme en un simple vide et le véritable objet de la méditation a ainsi disparu. Il faudra alors évoquer une situation heureuse ou malheureuse pour pouvoir identifier à nouveau cette nature claire et percevante de l’esprit, et, la prenant pour objet, revenir ensuite à la méditation. Ce processus d’identification de l’esprit, de perte de l’objet..., de réidentification, etc., constitue le premier stade de la pratique de Chi-Nè, la fixation initiale.
La concentration s’améliorant, on atteint le second stade. La nature de l’esprit, qui en est l’objet, se perd de moins en moins et est appréhendée de plus en plus clairement. On a alors le sentiment de pouvoir la désigner aussi précisément que n’importe quel objet nettement identifié. Lorsque nous approchons un verre de notre oeil, nous voyons à travers le verre, mais nous ne percevons pas le verre. C’est seulement lorsque nous l’éloignons que nous pouvons le désigner et dire : “Voilà le verre”. C’est la même chose avec l’identification de la nature de l’esprit. Encore une fois, il est très important de ne pas confondre la nature de l’esprit, qui est vide de forme et de couleur, avec un vide complet, avec le néant. Dans la méditation sur la nature de l’esprit, il y a bien un objet : la nature de l’esprit. Il ne s’agit pas d’une méditation sur un vide complet, consistant simplement à ne penser à rien et à rester l’esprit vide. Une telle méditation n’aurait aucune utilité et ne nous apporterait rien. A ce deuxième stade, donc, nous reconnaissons plus clairement la nature de l’esprit et sommes capables de nous concentrer dessus. Toutefois, de nombreuses pensées surgissent et dérangent notre méditation.
Nous allons voir de quelle manière nous devons procéder pour éliminer cette dispersion de l’esprit : nous pouvons comparer la nature claire et percevante de notre esprit à une vaste étendue d’eau limpide. Les pensées qui l’agitent sont pareilles aux poissons qui bondissent hors de l’eau, ou à des hors-bord qui la traversent. Nous pouvons aussi, dès qu’elles surviennent, nous efforcer de les éliminer, en considérant leurs effets négatifs sur notre méditation. Nous avons vu également qu’au troisième et au quatrième stades, la force de la mémoire s’est substantiellement développée. Nous pourrons alors l’utiliser pour éliminer les distractions dès leur apparition.
Imaginons un archer face à une personne si experte au maniement de l’épée qu’elle serait capable d’intercepter avec son épée les flèches que lui décoche l’archer. Qu’elle oublie un seul instant d’agiter son épée, ou qu’elle ait une seconde de distraction et elle se trouve en danger de mort, exposée, sans défense, aux flèches qui l’assaillent. Les pensées et les distractions qui perturbent la méditation sont comme les flèches meurtrières. L’épée représente la mémoire et la vigilance qui doivent être mises en oeuvre pour éliminer la distraction dès qu’elle surgit. Si nous ne nous défendons pas, elle submergera l’esprit qui s’éparpillera complètement. Toutefois, nous ne parviendrons pas, dès le premier ou le deuxième stade, à faire usage de la mémoire ou de la vigilance pour remédier à la dispersion.
Si l’on a pris la nature de l’esprit comme objet de concentration, une autre méthode pourra également être employée à l’élimination des distractions. Lorsqu’une pensée parasite survient, au lieu de la contrer immédiatement, regardons-la. Observons sa nature : d’où vient-elle ? Où va-t-elle ? Ainsi examinée, elle disparaîtra d’elle-même. Ces pensées conceptuelles sont des parties de l’esprit. Si nous les observons lorsqu’elles surviennent, elles se dissoudront dans l’esprit dont elles sont issues. Les Ecritures illustrent ce fait de la manière suivante : supposons qu’un bateau se trouve en plein milieu de l’océan, avec à son bord un pigeon enfermé dans une cage. Si l’on sort le pigeon de sa cage, il s’envole et quitte le bateau. Mais, ne trouvant que de l’eau tout autour, il ne peut se poser nulle part et finit pas revenir tout naturellement, de lui-même, sur le bateau. Il en va de même de nos pensées conceptuelles qui, lorsque nous les observons, se dissolvent dans l’esprit.
En utilisant l’une ou l’autre de ces méthodes, vous arriverez à éliminer les distractions qui dérangent votre méditation.
De manière générale, le développement de la concentration est extrêmement bénéfique et apporte paix et bonheur en l’esprit. Mais la méditation de Chi-Nè sur la nature de l’esprit est plus particulièrement profitable, notamment parce que l’expérience ainsi acquise pourra beaucoup plus facilement être utilisée, par la suite, à la réalisation de la vacuité, c’est-à-dire de la nature ultime de tous les phénomènes. Peut-être penserez-vous que cette nature claire de l’esprit sans forme est la vacuité. Mais il n’en est rien. La nature claire et percevante de l’esprit est son mode d’existence relatif et non sa nature ultime.
La méditation sur la nature claire et percevante de l’esprit est illustrée par les six exemples suivants : le premier est celui d’un enfant regardant une peinture. Il ne la détaille pas. Il l’observe en bloc. De même, lorsque nous méditons sur l’esprit, nous devons nous concentrer sur sa nature claire et connaissante, sans détailler aucun de ses états, sans analyser ses expériences de bonheur ou de souffrance. Si nous en recherchons les particularités, l’esprit se trouble et perd sa concentration. La deuxième image est celle d’un océan calme. La pierre que l’on y jette ou le poisson sautant hors de l’eau n’en dérange pas la tranquillité et ne provoque guère que de petites rides en surface. De même, absorbés en profonde méditation sur la nature de l’esprit, nous ne devons pas nous laisser perturber par de minimes circonstances extérieures, ni par le moindre bruit. Par exemple, si quelqu’un frappe à notre porte alors que nous sommes en méditation, au lieu de laisser partir immédiatement notre esprit en direction de ce son, nous devons faire en sorte que sa quiétude ne soit pas altérée. L’illustration suivante est celle d’un soleil radieux, brillant dans un ciel sans nuage et dont la lumière illumine le monde. Lorsque nous méditons sur la nature de l’esprit, l’objet de notre concentration doit nous apparaître aussi clairement que les objets baignés par les rayons du soleil. Le quatrième exemple évoque le vol du vautour ou de l’aigle. Ils volent haut dans le ciel, agitent un peu leurs ailes puis planent longuement, agitent leurs ailes à nouveau et planent encore. Ils n’ont pas besoin de battre constamment des ailes comme les petits oiseaux. De même, lorsque nous méditons sur la nature de l’esprit, à certains moments, notre concentration faiblit. Nous devons alors, comme l’aigle qui bat des ailes pour reprendre son élan, reprendre un peu notre analyse pour redonner à l’esprit sa vigueur, puis nous poursuivons notre concentration. Quand elle faiblira de nouveau, nous renouvellerons l’analyse et ainsi de suite... En tout état de cause, notre concentration ne se déroule pas comme le vol d’un avion qui va tout droit... sans battre des ailes ! La cinquième image est celle d’un oiseau qui, en volant, ne laisse aucune trace derrière lui et ne trouble pas la nature du ciel, qui demeure inchangée avant et après son passage. Ainsi, lorsqu’au cours de notre concentration surgit une distraction subtile, elle ne fait que passer, comme l’oiseau traversant le ciel, sans troubler la nature de l’esprit, sans la modifier ni perturber l’adhérence de notre esprit à l’objet. Enfin, la sixième illustration de la méditation est donnée par le duvet de certaines plantes, comme celui qui se forme sur les fleurs de pissenlit, si léger qu’il s’envole au moindre souffle. L’esprit du méditant doit être tout aussi léger, de manière à poursuivre la méditation avec aisance. S’il est lourd, il ressentira rapidement la fatigue. Si nous comprenons bien ces exemples et les utilisons comme modèle de notre méditation, ils pourront effectivement faciliter notre pratique de Chi-Nè sur l’esprit.
Lorsque nous aurons atteint l’aptitude du corps et de l’esprit qui caractérise la réalisation de Chi-Nè et s’accompagne d’une sensation de paix et de bonheur immenses, nous n’aurons pas encore réalisé ce qui est appelé la vue supérieure (Tib. Lhag-Thong , Skrt. Vipassiana). De manière générale, la pratique du calme mental est considérée comme une méditation de fixation tandis que la pratique de la vue supérieure est une méditation analytique. Toutefois, il serait faux d’affirmer que toute méditation analytique constitue la vue supérieure. La véritable méditation de la vue supérieure ne peut être atteinte que si l’on a préalablement réalisé Chi-Nè, le calme mental.
Nous avons vu, à propos des neuf stades du développement de la pratique de Chi-Nè, qu’ils n’étaient pas la réalisation de Chi-Nè, mais qu’ils étaient cependant appelés méditation de Chi-Nè parce qu’ils constituent le chemin qui conduit à sa véritable réalisation. De même, lorsque nous pratiquons la méditation analytique, que nous analysons, par exemple, la nature du corps, nous pouvons dire que nous pratiquons la vue supérieure, étant entendu que ce que nous pratiquons est la méditation de la vue supérieure qui constitue le chemin conduisant à sa véritable réalisation. Il est clair que nous ne réalisons pas Chi-Nè ou Lhag-Thong par le simple fait de passer un peu de temps à la concentration ou à l’analyse. Ces notions ont été précisées afin d’éviter toute confusion sur ce que signifie chaque expression. En d’autres termes, lorsque nous pratiquons le calme mental, ce n’est pas la réalisation du calme mental, et lorsque nous pratiquons la vue supérieure, Lhag-Thong, ce n’est pas la réalisation de la vue supérieure.
Lorsque nous aurons réalisé Chi-Nè, le bonheur physique et mental qui accompagne cet accomplissement se poursuivra tant que nous demeurerons en concentration. Le fait de procéder alors à une méditation analytique fera diminuer cette expérience de félicité, et ce, tant que nous n’aurons pas atteint la réalisation de la vue supérieure. Celle-ci s’acquiert lorsque, après avoir accompli Chi-Nè, l’esprit poursuit sa concentration tandis qu’une de ses parties analyse l’objet de la méditation de fixation, en examine les qualités et les propriétés. Par la force de cette analyse associée à la concentration, il arrive un moment où se produit un bonheur supérieur encore à celui déjà ressenti lors de la réalisation de Chi-Nè. Et c’est alors, seulement, que le méditant réalise Lhag-Thong , la vue supérieure. Dans l’expression tibétaine Lhag-Thong (lhag-mthong), Thong signifie voir, et Lhag signifie supérieur. Cela ne veut pas dire que l’on perçoive quelque chose d’autre. Ce qui est supérieur, c’est plutôt notre manière d’appréhender ou d’expérimenter l’objet de la méditation. Au stade de la réalisation de Chi-Nè, c’est la force de la concentration qui est à l’origine du bonheur physique et mental qui la caractérise. Mais le bonheur physique et mental incomparable qui accompagne la réalisation de la vue supérieure est produit par la force de l’analyse. Si, par exemple, nous nous entraînons au tir à l’arc, au début nous n’aurons des chances d’atteindre notre cible qu’en étant parfaitement immobiles et concentrés. Mais, lorsque nous aurons acquis une grande expérience, nous pourrons atteindre notre objectif même si nous nous trouvons sur un cheval au galop. C’est un peu la même chose lorsque nous faisons l’expérience de la vue supérieure. Nous avons vu précédemment ce qu’était le Samsara, le cycle des existences, et la manière dont on y transmigre, errant de vie en vie. Nous avons vu, à ce propos, que la racine du Samsara est constituée par les facteurs perturbateurs de l’esprit, et plus particulièrement par celui qui est à la base de tous les autres, l’ignorance. C’est donc cette ignorance qu’il faut couper à la racine. Or, pour ce faire, le moyen à mettre en oeuvre est la réalisation de la vue supérieure qui a la vacuité pour objet. Pour cette raison, une fois atteinte, la réalisation de la vue supérieure devra être appliquée à la méditation sur la vacuité, et non plus sur un point rouge ou blanc, ou autre objet ayant servi au développement du calme mental. En effet, c’est en orientant sur la vacuité la réalisation de la vue supérieure qu’on élimine l’ignorance et donc la vue qui considère l’assemblage transitoire (ou en d’autres termes, la conception d’une entité personnelle intrinsèque) dont découlent tous les facteurs perturbateurs de l’esprit et toutes les souffrances. Tout au bout du dessin illustrant le développement de la pratique de Chi-Nè, le méditant est représenté assis sur le dos de l’éléphant et tenant une épée à la main. Cette épée symbolise Lhag-Thong, la vue supérieure qui tranche, à la racine, les facteurs perturbateurs de l’esprit. Le précédent dessin, représentant le méditant assis sur le dos de l’éléphant, symbolisait la réalisation de Chi-Nè. Sur ces deux dernières illustrations, les éléphants se font face et regardent l’un vers l’autre, ce qui évoque l’union indissociée du calme mental et de la vue supérieure, de Chi-Nè et de Lhag-Thong. Nous avons compris qu’on réalise Chi-Nè et Lhag-Thong en méditant sur un même objet. A ce niveau, l’union du calme mental et de la vue supérieure peut être orientée vers deux voies différentes, représentées par deux chemins issus du méditant et formant une fourche au niveau du dernier dessin. Nous avons appris aussi que la réalisation de la vue supérieure s’accompagne d’un état extrêmement paisible et heureux. Si l’on en poursuit alors la pratique en s’attachant à prolonger le bonheur de cette expérience, on emprunte le chemin inférieur, celui de la vue supérieure mondaine ou samsarique, par opposition à celui de la vue supérieure supramondaine ou non samsarique. En effet, en entretenant dans cette vie l’expérience de ces états, on s’oriente vers les états d’absorption. On crée un Karma cause de renaissance dans les domaines d’existence supérieurs où les sensations, l’environnement, l’entourage..., sont infiniment supérieurs à ce que nous expérimentons à présent. Ces mondes supérieurs comportent de nombreux niveaux. Les êtres qui y prennent renaissance jouissent d’un bien-être qui surpasse, de loin, celui que nous connaissons. Pourtant, quand s’épuise le Karma qui est à l’origine d’une telle renaissance, ces êtres doivent retomber dans un monde inférieur. C’est un peu comme le bonheur que nous pouvons éprouver lorsque nous allons passer quelques semaines de vacances à la montagne ou en tout autre lieu où nous nous sentons bien, où nous sommes heureux. Une fois les vacances terminées, nous devons rentrer et reprendre le travail. Ainsi, en suivant le chemin de la vue supérieure samsarique, le chemin des états d’absorption, on peut refouler les facteurs perturbateurs de l’esprit, les empêcher de se manifester, mais on ne peut pas les éliminer complètement, avec leur racine et leur potentialité. Ce chemin, qui ne permet pas de se libérer définitivement de la souffrance et d’échapper au cycle des existences, est comparable à un traitement symptomatique, une piqûre par exemple, qui calme la douleur mais ne guérit pas la maladie. L’autre application de la vue supérieure conduit au-delà du cycle des existences, du Samsara. Nous voyons donc qu’à partir de la réalisation de la vue supérieure, il est possible de prendre deux directions très différentes, de même que, disposant d’une feuille de papier, nous pouvons très bien l’utiliser pour y gribouiller n’importe quoi ou pour y écrire des choses d’une importance capitale. La pratique de la vue supérieure qui conduit au-delà de l’existence conditionnée, du cycle des existences, est celle qui a la vacuité pour objet. Elle requiert donc la réalisation préalable de la vacuité. Or, cela n’est pas chose facile. De nombreux ouvrages parlent de Chounyata, de la vacuité. Mais tous ces écrits ne sont pas forcément fiables. En outre, il est impossible de comprendre vraiment ce qu’est la vacuité par la lecture de livres. Pour cela, il nous faut un Maître qui ait, lui-même, bien compris la vacuité. Il nous faut aussi étudier des livres, mais seulement des livres auxquels nous puissions faire confiance, et pas n’importe lesquels. Ensuite, il nous faudra de longs efforts consacrés à la réflexion et à la méditation; moyennant quoi, nous pouvons espérer réaliser la vacuité. Sur le dessin illustrant la progression du calme mental, à côté du dernier éléphant représenté le long du chemin supérieur, figure à nouveau un grand feu, qui symbolise les importants efforts nécessaires à la recherche de la vacuité. Grâce à cette application de la vue supérieure à la vacuité, nous pourrons vaincre deux sortes d’obstacles : l’obstacle des facteurs perturbateurs (Skrt. Klecha Avarana) constitué par tous les facteurs perturbateurs de l’esprit précédemment exposés, et l’obstacle à la connaissance, au connaissable (Skrt. Jnana Avarana) constitué par ce qui fait obstruction à l’omniscience, à la connaissance parfaite, totale et sans voile. Ces deux sortes d’obstacles sont en nous, dans notre propre esprit. Il est inutile de les chercher à l’extérieur. Ils sont représentés par deux faisceaux émanant du coeur du méditant. En bref, il est impossible de réaliser la vue supérieure sans l’accomplissement préalable du calme mental. De plus, la vue supérieure, une fois acquise, devra être utilisée à bon escient, de manière à nous conduire sur le chemin qui mène au-delà du cycle de l’existence conditionnée.
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