Trésors du Dharma16 of 22EPUB

Deuxième session

Il existe, comme nous l’avons déjà vu dans la première partie de ce cours, deux sortes de méditation, la méditation analytique et la méditation de fixation. La première, la méditation analytique, n’exige pas que l’on adopte une position particulière. Lorsqu’à un quelconque moment de la journée, nous réfléchissons à la signification des enseignements que nous avons entendu, nous demandant s’il en est vraiment ainsi et pourquoi, lorsqu’au moment de nous endormir nous repensons à ce que nous avons appris, c’est de la méditation et, plus précisément, de la méditation analytique. Ce n’est pas la posture qui fait la méditation, mais le travail de l’esprit orienté vers le Dharma. Certains seront peut-être capables de demeurer jour et nuit dans une parfaite posture de méditation, mais s’il ne font rien de leur esprit, ce ne sera pas de la méditation. La méditation analytique est très importante. C’est pourquoi j’ai exposé de nombreux raisonnements qui vous permettront d’alimenter et d’approfondir vos réflexions.

La bonté des êtres

Nous allons voir, à présent, une autre étape du développement de l’esprit, qui va nous amener à prendre conscience de la bonté de tous les êtres envers nous.

En réalité, toutes les relations que nous avons avec autrui sont de nature positive. Comme nous l’avons vu à propos de l’équanimité, tous les êtres ont eu avec nous des liens très étroits au cours de toutes nos vies passées. Ils ont concouru à notre bonheur, ont apaisé nos souffrances et nous leur en sommes profondément redevables. Ceux qui ne croient pas en la réincarnation, en l’existence de vies passées et futures, seront certainement fort déroutés par ces conceptions et les accepteront difficilement. J’aurai l’occasion de revenir sur ce point ultérieurement. Prenons un exemple banal : si quelqu’un nous a aidés durant de nombreuses années au cours de cette vie et que nous apprenons qu’il est en difficulté, il est normal que nous n’oubliions pas ses bienfaits passés et que nous accourions à son secours. Tout comme une personne malade ou handicapée entreprenant un long voyage peut voir s’aplanir les difficultés et faire d’heureuses expériences grâce à la sollicitude des quelques amis qui l’entourent, nous sommes venus de très loin, et tous les êtres ont été nos compagnons de route. Ils ont soulagé nos souffrances et nous ont comblés de multiples façons, oeuvrant à notre bonheur. Certains pourraient rétorquer : “Il est vrai que ces personnes nous ont aidés. Mais elles nous ont nui tout autant; le bien et le mal qu’elles nous ont fait sont équivalents”. Si nous pensons cela, nous sommes dans l’erreur car les bienfaits des êtres à notre égard surpassent de loin les tourments qu’ils nous ont infligés.

En effet, non seulement ils nous ont aidés auparavant et jusqu’à présent, mais, tant que nous ne nous serons pas libérés du cycle des existences, notre vie est placée sous leur totale dépendance, et c’est vers eux que convergent tous nos espoirs. Ceux d’entre vous qui ont déjà quelque expérience dans le domaine du Dharma sauront utiliser directement ces remarques. Pour les autres, ces conceptions paraîtront sans doute bien étranges.

Si quelqu’un est déjà en proie à de grands tourments mentaux, quelques paroles désagréables suffiront à le plonger dans un profond désarroi. Par contre, un esprit tranquille et serein ne sera pas perturbé par quelques critiques mineures. De la même manière, si vous avez déjà acquis un peu d’expérience dans la pratique du Dharma, vous pourrez immédiatement mettre ces enseignements en application et en tirer grand profit. Pour les autres, cela s’avérera beaucoup plus difficile, mais à force de persévérance ils arriveront également à transformer leur esprit. Ainsi, lorsque nous considérons la bonté des êtres à notre égard, il y a non seulement celle du passé et du futur, mais aussi celle du présent. En l’absence de toute réflexion approfondie sur le sujet, contemplant nos biens, notre maison, nos vêtements, toutes nos possessions, nous pourrions nous dire : “C’est moi qui ai réalisé tout cela. Voici le fruit de mon travail, de mes propres efforts”. Pourtant, si nous y regardons d’un peu plus près, nous constaterons que c’est à la bonté des autres que nous devons tout cela : les vêtements que nous portons sont le fruit du travail et du sacrifice de beaucoup d’entre eux. Les moutons ont donné la laine de nos lainages, puis des ouvriers l’ont lavée, tissée, teinte, en ont confectionné des habits qu’ils ont vendus... Et lorsque ce vêtement parvient entre nos mains, ce n’est qu’à la fin d’un long processus faisant intervenir la participation de très nombreux individus. “Soit !” vous direz-vous, “ce vêtement est le fruit de leur travail, mais j’ai payé son prix pour l’obte-nir”. Pourtant, cet argent que nous utilisons, nous le devons aussi à la bonté d’une multitude d’individus. Nous avancerons peut-être que nous avons travaillé pour gagner cet argent. Là encore, nous retrouvons la bonté des êtres dans l’existence des locaux où nous avons travaillé, de tous les objets que nous avons utilisés. Sans eux, nous serions bien incapables de faire quoi que ce soit par nous-mêmes.

C’est ainsi que les pratiquants du Mahayana examinent les nombreux aspects de leur dépendance à l’égard d’autrui. Un seul exemple nous en fournit de nombreuses illustrations. Nous en avons vu le détail à propos des vêtements que nous portons. Il en va de même de toute la nourriture que nous absorbons même si nous ne prenons en compte que celle du petit déjeuner. Combien de gens ont travaillé à la production de tous les ingrédients qui le composent : le thé ou le café, le lait, le sucre, le beurre, la confiture, le pain... Lorsque nous penserons vraiment à la bonté de tous ces êtres, à peine arriverons-nous encore à manger. Peut-être n’y réfléchissez-vous pas; pourtant, le beurre provient du lait que l’on a soustrait au veau auquel il était normalement destiné. Ainsi en va-t-il de toutes les choses que nous utilisons, qui sont indispensables à notre quotidien et assurent notre survie. Elles sont le fruit des efforts, du sacrifice et de la bonté de nombreux êtres, humains ou animaux. Si nous voulons pratiquer le Mahayana, nous devons songer à tout cela, comprendre pourquoi tous les autres êtres nous sont si précieux et pourquoi ils doivent nous être plus chers que notre propre vie. Prenons encore pour exemple la maison que nous habitons : un architecte en a réalisé les plans; d’autres ont préparé le terrain; d’autres ont produit les matériaux; d’autres encore l’ont construite, entretenue... Nous ne pouvons que leur en être reconnaissants. Ceci n’est pas seulement un enseignement théorique. Faites l’effort de méditer et d’approfondir tous ces points par vous-mêmes. Lorsque nous mangeons, une seule bouchée de pain est le fruit du labeur de centaines d’individus.

“Néanmoins”, vous direz-vous, “ce n’est pas pour moi que tous ces gens ont travaillé, mais pour eux. Ce n’est pas mon bien-être qu’ils ont recherché, mais le leur”. En fait, quelle qu’ait pu être leur motivation, qu’ils aient peiné pour nous ou pour eux, le résultat est le même : tout ce que nous avons, c’est à eux que nous le devons; nous tirons de leurs bienfaits un réel bénéfice. Or, il est normal de manifester de la gratitude à l’égard de ceux qui nous aident, surtout lorsque cette aide s’avère particulièrement efficace. Et c’est bien le cas ici. Lorsque nous achetons une voiture par exemple, il nous faut d’abord l’argent nécessaire, et l’existence de cet argent suppose la participation d’un très grand nombre d’êtres, tout comme chacune des multiples pièces qui composent la voiture. Tout cela peut vous sembler négligeable; pourtant, si vous prenez la peine d’y réfléchir, vous pourrez, grâce à cet enseignement, développer en vous l’amour, la compassion, l’esprit d’éveil. Notre existence même, le fait que nous puissions marcher, aller et venir, nous rendre à un enseignement du Dharma, le comprendre et le pratiquer, sont autant de bienfaits que les autres nous prodiguent. En effet, ce corps grâce auquel nous pouvons marcher, nous déplacer, est un don de nos parents; nous devons à leur bonté l’usage que nous sommes capables d’en faire aujourd’hui. A la naissance, nous sommes nus, impuissants et fragiles comme un ver. Si nul ne veillait sur nous à ce moment-là, nous ne survivrions même pas une seule journée. Et si nous pouvons aujourd’hui soigner, entretenir, chérir notre corps et notre vie, c’est parce que nos parents nous ont entourés de leurs soins. Il n’est pas difficile d’imaginer ce que deviendrait un nouveau-né laissé à l’abandon. Ce que nous sommes à présent est le résultat d’une évolution progressive à laquelle un très grand nombre d’êtres et, en particulier, nos parents, ont concouru. Lorsque j’étais en Inde et évoquais, au cours d’enseignements, tout ce qu’une mère fait pour son enfant, certains disciples me disaient qu’il n’y avait rien là que de plus normal, que s’occuper de son enfant était le devoir d’une mère. En tout état de cause, que ce soit ou non la responsabilité des parents, s’ils ne l’avaient pas assumée, s’ils ne nous avaient pas soignés, nourris, élevés... où serions-nous aujourd’hui? Que serions-nous devenus ?

Nous pouvons méditer sur ces points quel que soit le lieu ou le moment et si nous nous y efforçons, notre esprit, habituellement fermé et centré sur lui-même, se transformera et s’ouvrira aux autres. Alors nos attitudes seront justes et nobles. Dans la vie courante, la souffrance des autres ne nous préoccupe généralement pas et nous n’avons guère de scrupules à agir d’une manière qui leur soit préjudiciable. Mais lorsque nous parvenons à transformer notre esprit par de telles méthodes, conscients de la grande bonté, de la générosité de tous ces êtres à notre égard, nous refrénons naturellement tout comportement hostile et nous abstenons de tout ce qui pourrait leur nuire. Nous n’éprouvons plus envers eux qu’une profonde reconnaissance qui va susciter en nous le désir de les payer de retour pour tous leurs bienfaits. Notre aspiration à travailler au bien-être d’autrui se trouvera ainsi considérablement raffermie.

Les autres êtres ne nous aident pas seulement pour tout ce qui a trait au cycle des existences; dans tout ce qui nous oriente vers la libération des souffrances que l’on y éprouve, leur collaboration nous est tout aussi indispensable. En effet, pour nous libérer de la souffrance, nous devons méditer, transformer notre esprit par la pratique du Dharma. Or, cela ne nous est possible qu’avec le support d’un corps humain dont l’obtention est soumise à la production d’une cause appropriée. Cette cause réside dans la pratique de l’éthique. Mais comment aurions-nous pu observer une discipline morale si de nombreux êtres n’en avaient été l’objet. C’est parce qu’il existe des êtres vivants que nous pouvons nous abstenir de commettre des actions négatives à leur encontre. C’est donc à la bonté de tous les êtres que nous devons cette naissance humaine dotée des conditions favorables à la pratique du Dharma. De plus, si nous pouvons aujourd’hui jouir de certaines facilités, de la santé, faire l’expérience de certains bonheurs, c’est grâce aux autres. Ces conditions d’existence favorables sont le fruit de notre pratique antérieure de la patience envers les êtres. De même, pour franchir les diverses étapes du développement de l’esprit, nous devons réaliser l’équanimité, l’amour, la compassion, l’esprit d’éveil... Et tout cela ne peut être accompli qu’en prenant les autres êtres pour objet de notre pratique. Aussi leur existence est-elle indispensable à l’acquisition de toutes ces qualités. Par exemple, si nous voulons semer du blé, mais que nous n’avons ni champ ni semence et que deux personnes différentes nous fassent don de l’un et de l’autre, leur aide respective nous sera également précieuse car le grain et la terre sont tout aussi indispensables. De même, pour développer notre esprit et éliminer la souffrance, nous avons besoin d’une méthode qui nous est offerte par le Dharma. Mais, la mise en application de cette méthode requiert un objet, un terrain. Ce champ, ce terrain que nous ensemençons nous est fourni par l’ensemble de tous les êtres vivants. Nous pouvons donc comprendre l’étendue de l’aide qu’ils nous apportent et voir combien nous serions injustes envers eux si nous nous préoccupions exclusivement de nous-mêmes, ignorant tous les bienfaits dont nous leur sommes redevables.

Réalisant cela, les Bodhisattvas sont, à tout moment, prêts à tous les sacrifices, dussent-ils offrir leur corps ou leur vie, pour satisfaire les besoins des êtres qui souffrent, des faibles, des pauvres, des affamés. Nous en trouvons de nombreux exemples dans les Djatakas (biographies des vies antérieures du Bouddha Chakyamouni). Lorsque nous débutons dans le Dharma, de telles pratiques sont évidemment hors de notre portée, mais, à force de persévérance, au fil des mois et des années, l’esprit se développe et s’élève, induisant une évolution correspondante de nos comportements physiques et verbaux. Le corps et la parole étant au service de l’esprit, ils suivent ce que leur dicte ce dernier, sans aucune autonomie. Par exemple, lorsque la haine surgit en notre esprit, elle induit des actes violents du corps et de la parole et nous frappons ou insultons autrui. Au contraire, lorsque nous éprouvons de l’amour pour notre prochain, ce sentiment amène des attitudes positives, des paroles bienveillantes, des actes nobles.

Notre esprit n’est pas comme un objet extérieur que l’on expose. Il est en nous, prêt à être utilisé et développé. Il ne tient qu’à nous de faire le nécessaire, sans plus attendre, alors que nous sommes en bonne santé physique et mentale, aptes à diriger notre esprit là où nous le voulons. Si nous ne mettons pas à profit l’instant présent, nous perdons une précieuse occasion, car nous ne savons pas comment nous serons plus tard; peut-être serons-nous malades, peut-être nos facultés mentales seront-elles amoindries et nous n’aurons plus alors les mêmes facilités. Notre situation actuelle est comparable à celle d’un commerçant bien approvisionné à un moment où les prix sur le marché sont élevés. C’est pour lui le moment ou jamais de réaliser le plus de ventes possible. S’il attend d’autres occasions, les prix risquent de chuter et la marchandise peut se détériorer. De la même manière, nous avons à présent une occasion unique de développer notre esprit. En effet, nous avons déjà vu que toutes nos souffrances sont le fruit de nos vues et de nos comportements erronés. Or, si nous nous y efforçons, il nous est à présent possible de mettre fin à ces errements. Si nous comprenons cela, nous prenons conscience de la valeur inestimable de cette existence, de notre corps et de notre esprit. Si nous nous employons à transformer notre esprit par un travail intérieur, nous pourrons assurément éliminer toutes ces erreurs. Mais aucune action, aucun mécanisme ou dispositif extérieur, dût-il concentrer toute l’énergie de la planète, n’aura d’effet dans ce domaine.

Si vous ne prenez pas ces enseignements simplement pour des mots, vous pourrez comprendre par vous-mêmes et réaliser la bonté incommensurable des autres êtres à notre égard. Dès lors, votre préoccupation essentielle sera de les aider à éliminer leurs souffrances. Dans un premier temps, cela nous semblera très difficile, à cause de l’égoïsme qui égare notre esprit et l’empêche de s’ouvrir aux autres.

Les méfaits de l’égoïsme

Parce que nous nous chérissons démesurément, nous ignorons délibérément les autres et nous préoccupons exclusivement de ce qui nous concerne, comme si rien d’autre n’était important. Nous sommes entièrement conditionnés par cette attitude profondément enracinée en nous et nous pouvons constater que toutes les souffrances, présentes et à venir, individuelles et collectives sont le résultat de l’égoïsme des uns et des autres. Si l’on ne pense qu’à soi, il est évidemment impossible de pratiquer le Mahayana, mais même à un niveau plus ordinaire la société déconsidère les gens égoïstes, toujours centrés sur leurs propres problèmes et qui ne tiennent jamais compte des autres. Au contraire, tout le monde apprécie naturellement les qualités des êtres bons et bienveillants, plus tournés vers les autres que préoccupés de leur personne.

Du fait de notre égoïsme, ne faisant cas que de nous-mêmes, nous voulons toujours quelque chose, autre chose, ceci, cela... Ou, au contraire, nous ne voulons pas telle ou telle chose, nous la haïssons... Dans nos efforts pour obtenir ce que nous voulons et éliminer ce qui nous est déplaisant, nous commettons de nombreuses actions erronées génératrices de souffrances, qui trouvent leur raison d’être dans notre égoïsme. En effet, nous sommes généralement prêts à tout, soit pour obtenir ce que nous voulons, soit pour nous débarrasser de ce qui nous déplaît, et nous n’hésitons pas à le jeter à la figure du premier venu, fût-il parent, enfant, ami... pourvu que nous ne soyons pas importunés. Il nous suffira de quelques réflexions pour admettre que c’est bien ainsi que nous nous comportons. Par exemple, lorsque l’on nous accuse d’une action très vile, nous nous défendons avec véhémence ou faisons tout pour ne pas entendre. Au contraire, lorsqu’on nous parle des méfaits d’autrui en disant : “Regardez ce qu’il a fait ! N’est-ce pas scandaleux ?...” Nous tendons l’oreille et sommes tout disposés à écouter. Or, c’est l’égoïsme qui nous fait agir ainsi, qui dicte ces deux attitudes antagonistes. Si nous ne voulons pas entendre ce qui est désagréable à propos de nous-mêmes, pourquoi serait-il juste d’y prendre plaisir lorsqu’il s’agit d’autrui ? Nous devrions fuir ce discours de la même manière, car les autres sont des êtres humains semblables à nous-mêmes et nous n’avons aucune raison de nous croire supérieurs. Le monde des affaires est un bon exemple d’égoïsme; on y cherche toujours le maximum de profit pour soi-même au détriment d’autrui.

L’égoïsme est la racine de toute souffrance. Les êtres égoïstes ne sont aimés de personne, ni des humains, ni des animaux. Lorsqu’ils ont à manger, ils chassent ou menacent les chiens, les chats ou les oiseaux, de peur que ces derniers ne leur volent la moindre nourriture. Les animaux, même s’ils ne l’expriment pas, savent que de telles personnes ne feront jamais rien pour eux et ils les fuient. Il est évident que si nous brandissons un bâton, prêts à frapper un chien qui s’approche lorsque nous sommes en train de manger, il aura peur de nous, se sauvera à notre vue et ne nous aimera pas. Ces exemples peuvent vous sembler évidents et un peu simplistes. Mais, ne vous arrêtez pas à cela. Ils dénotent bel et bien les maux de l’égoïsme qui fait obsta-cle à l’obtention de qualités sur la voie du Mahayana dont il nous ferme la porte. Il est pareil à une corde qui nous entraîne de force au coeur des souffrances. Nous aimons tous que les autres aient pour nous de la considération. Nous tenons à notre réputation. Or, l’égoïsme est la graine qui anéantit toutes les fleurs de la bonne renommée, car il est impossible que les gens pensent du bien d’une personne profondément égoïste. Ils se diront, au contraire : “Cet homme n’a pas de coeur. Il ne pense toujours qu’à lui.” En outre, l’égoïsme détruit toutes les vertus que nous pouvons acquérir. Il favorise l’orgueil fondé sur le sentiment de notre importance. Or, l’orgueil annihile nos qualités. L’égoïsme utilise notre corps, notre parole et notre esprit comme des esclaves à son service. Il les pousse à l’accomplissement d’actions négatives, causes de souffrances pour nous et pour les autres, dans le présent et le futur. Peut-être vous demanderez-vous : “Ai-je vraiment commis des actions si négatives” ? Mais, avant de vous endormir par exemple, prenez le temps de réfléchir à tous vos comportements négatifs, aussi loin que vous puissiez vous en souvenir. Toutes ces erreurs, toutes ces fautes ont pour seul responsable l’égoïsme qui, pour atteindre ses objectifs, se sert de notre corps, de notre parole et de notre esprit.

L’adversité des conditions extérieures ou des individus ne nous occasionne, en réalité, que des préjudices limités, tandis que les attitudes négatives de notre esprit, et en particulier notre égoïsme, nous causent des torts bien plus graves. Or, ces attitudes ne peuvent être transformées que par un travail intérieur, notamment par la méditation sur les méfaits de l’égoïsme et la bonté d’autrui à notre égard.. En dehors de cela, répétons-le, nulle arme extérieure, aucune mécanique, si puissantes fussent-elles, ne pourront avoir raison de notre égoïsme, qui peut résister aux armes nucléaires les plus destructrices, capables d’anéantir les corps, certes, mais pas l’égoïsme qui retrouvera un autre corps où il se perpétuera. C’est l’égoïsme qui nous empêche d’être disponibles pour autrui, car nous pensons trop à nous-mêmes pour pouvoir nous mettre au service des autres et nous consacrer à la réalisation de leur bien-être. Nous comprendrons facilement cela. En effet, dès l’instant que quelqu’un possède quelque chose que nous n’avons pas ou qu’il est plus heureux que nous, nous éprouvons de la jalousie, et cela est bien une preuve de notre égoïsme. Si ce dernier ne faisait pas obstacle au développement de l’altruisme, en pareille circonstance nous devrions nous réjouir du bonheur des autres comme s’il s’agissait du nôtre, en y accordant la même importance. Toutes ces manifestations négatives de notre égoïsme se produisent chaque jour à maintes reprises. Dès qu’elles apparaîtront, nous essaierons d’en reconnaître les méfaits et réfléchirons à leurs conséquences.

Lorsqu’un méditant est représenté sur les Tanka ou les dessins, il y figure toujours en position assise parce que la méditation est exclusivement un travail intérieur qui consiste à rassembler l’esprit en soi-même afin de l’utiliser sur la voie du Dharma. Les enseignements que je vous donne et les efforts que vous faites pour écouter ne prendront tout leur sens que s’ils aboutissent à un résultat positif et cela ne sera possible que si vous en faites l’expérience par la pratique. En résumé, lorsque nous observons cette attitude égoïste, sous quelque angle que ce soit, nous voyons qu’elle n’engendre que des maux, dans le domaine mondain comme dans celui du Dharma, pour l’immédiat comme pour le futur.

Cette méditation est appelée réflexions sur les méfaits de l’égoïsme sous leurs divers aspects parce que les maux issus de l’égoïsme sont ici examinés de tous les points de vue envisageables. Cet égoïsme est en nous. Il est le plus redoutable de nos ennemis, celui qui nous menace des pires dangers. Les Ecritures le comparent à un voleur qui ne se dévoile jamais au grand jour mais qui agit dans l’ombre, à notre insu, et nous dépossède secrètement de tous nos biens. Dans la mesure où nous sommes au centre de ses préoccupations, nous pourrions penser que l’égoïsme nous profite, mais il nous suffit de pousser un peu plus loin nos investigations pour prendre conscience du mal qu’il nous fait en détruisant toutes nos vertus. Nous pouvons avoir des ennemis déclarés qui agissent au grand jour, et nous ne nous y trompons pas. Mais d’autres agissent de manière insidieuse et, tandis qu’ils nous nuisent, ils nous font croire qu’ils nous aident, si bien que nous leur faisons confiance et les tenons en affection. L’égoïsme est un ennemi pernicieux. Nous croyons l’utiliser à notre avantage, alors qu’il annihile notre bonheur présent et futur. Lorsque nous aurons compris sa véritable nature et pris totalement conscience de ses méfaits, nous pourrons l’éliminer. Cela vous semblera peut-être très difficile, mais ne l’est pas tant qu’il y paraît. Lorsque l’on veut éliminer un ennemi extérieur, il faut se préparer à la guerre, se procurer des armes, s’assurer des alliés... Aucun de ces préparatifs n’est nécessaire pour éliminer l’ennemi intérieur qu’est l’égoïsme; il suffit d’utiliser son esprit.

Les vertus de l’altruisme

Notre corps, notre parole et notre esprit ont été, jusqu’à ce jour, les esclaves de notre égoïsme qui les a utilisés de manière négative. Par toutes ces méditations, nous les libérons du joug de cet oppresseur pour les orienter vers la réalisation du bien d’autrui. Pour ce faire, nous devons prendre conscience des vertus de l’altruisme, comprendre que chérir les autres est une attitude dont la noblesse et les bienfaits sont sans égal. Nous pouvons aisément le constater dans les relations sociales où l’on respecte et estime davantage les individus qui se soucient du bien des autres. Même en matière de politique, lorsqu’on choisit de voter pour un certain candidat, c’est le plus souvent parce qu’on le croit, plus que les autres, prêt à travailler au bien-être d’autrui et pas seulement soucieux de ménager ses propres intérêts. On peut, bien sûr, rencontrer des exceptions, mais c’est bien ainsi que les choses se passent en général. Ceux qui se consacrent au bien des autres sont admirés pour leur noblesse de coeur, leurs qualités morales, la justesse de leurs actes et de leurs paroles.

De plus, en dehors de ce constat qui ne tient compte que des relations individuelles ordinaires, si l’on considère l’altruisme du point de vue du Dharma, on s’aperçoit que toutes les joies de notre vie, toutes les qualités, des plus communes jusqu’aux réalisations les plus élevées des Bodhi-sattvas et des Bouddhas, en sont le fruit. Par exemple Bodhicitta, l’esprit d’éveil, ne surgit pas de rien, par pur hasard. Il naît de l’amour et de la compassion portés aux autres. Il nous fait aimer tous les êtres comme une mère chérit son unique enfant. Le pur amour(Skrt. Maitri) consiste à chérir les autres de tout son être avec le souhait ardent de les rendre véritablement heureux. La compassion (Skrt. Karouna) est également caractérisée par un profond amour pour les autres, mais elle consiste plus particulièrement à vouloir les libérer de toute souffrance. C’est donc l’altruisme qui est à la base du développement de l’esprit d’éveil – comme de toutes les étapes de notre progression spirituelle –, de l’élimination graduelle des causes de la souffrance, de la suppression de tous les obstacles que nous rencontrons sur le chemin. Et même si nous ne considérons que les situations ordinaires du quotidien, nos facilités immédiates, toutes nos satisfactions présentes, notre beauté par exemple, nous les devons à notre pratique antérieure de l’altruisme. Ainsi, le physique agréable dont nous pouvons jouir aujourd’hui est le résultat de la patience dont nous avons fait preuve à l’égard d’autrui. Si nous sommes en bonne santé et vivons longtemps, c’est que, par amour des autres, nous nous sommes abstenus de leur nuire et de porter atteinte à leur vie. Si nous sommes riches aujourd’hui, les efforts que nous y avons déployés dans cette vie ne sont que des circonstances. La cause profonde de la richesse est également une forme d’altruisme. Elle réside dans nos attitudes généreuses et charitables du passé. La puissance, le pouvoir, la force... sont aussi des fruits de l’altruisme. Ils sont le résultat des actions bienveillantes que nous avons prodiguées à autrui dans le passé, par le corps, par la parole et par l’esprit.

Lorsque nous méditons sur tous les bienfaits dont les êtres nous ont comblés, nous réalisons que nous devons notre survie à leur immense bonté, que nous sommes totalement tributaires de leur bienveillance. Ce genre de pensée nous amène nécessairement à éprouver un très grand respect envers tous les êtres. Et c’est ce respect qui, ultérieurement, engendrera le pouvoir et la puissance. Nous n’avons pas de difficulté à comprendre que toutes les qualités et tous les bonheurs, à quelque niveau que ce soit, sont le produit de l’altruisme. Les gens qui se soucient du bien des autres sont non seulement respectés et aimés des hommes, mais même les animaux demeurent, sans crainte, en leur compagnie. Bien sûr, ils ne peuvent exprimer leurs sentiments, mais la bonté leur inspire confiance et ils se savent en sécurité. De nombreux récits relatent la vie de moines et de Maîtres qui s’étaient consacrés à la pratique de l’altruisme. Et il n’était pas rare qu’ils fussent entourés d’animaux dont ils s’étaient fait des amis, mais nous n’avons pas le temps de les raconter ici. Si nous y réfléchissons bien, nous verrons que l’altruisme n’a que des effets positifs. Il est extrêmement important de méditer sans relâche sur les méfaits de l’égoïsme et sur les vertus de l’altruisme. En fait, il n’y a rien de bien extraordinaire à se chérir soi-même et à réussir ce que l’on entreprend pour soi-même car nous ne sommes qu’un seul individu et, quelle que soit la somme de bonheur que nous puissions accumuler, cela n’a rien de sensationnel. Par contre, si nous chérissons les autres et les rendons heureux, parce qu’ils sont en nombre infini, cela est admirable.

Si nous ne cessons pas d’entretenir notre attitude égoïste, ainsi préoccupés de notre seul bonheur, nous ne développerons aucune qualité. Mais si nous sommes soucieux du bonheur des autres, nos vertus croîtrons naturellement. En effet, lorsque nous souhaitons sincèrement le bonheur de tous ceux qui nous entourent, nous créons des Karmas favorables en quantité égale au nombre d’êtres inclus dans notre aspiration altruiste. Si nous étendons cette motivation à l’ensemble des individus qui peuplent notre contrée, nous accumulons autant de Karmas vertueux qu’il s’y trouve d’habitants. Inversement, lorsque nous maudissons la population d’une ville tout entière et lui souhaitons les pires calamités, nous créons une quantité de Karmas négatifs égale au nombre d’individus qui l’occupent. Ainsi, lorsque nous étendons nos pensées altruistes à tous les êtres du monde, nous accumulons des Karmas favorables particulièrement puissants, même si nous n’y consacrons que cinq minutes. Cette pratique est des plus faciles. Nous n’avons rien à payer. Il nous suffit de penser. Existe-t-il plus grande noblesse que d’aspirer au bien de tous les êtres ? Grâce à toutes ces réflexions, ayant pris conscience des méfaits de l’égoïsme et des vertus de l’altruisme, nous aspirerons à développer ce dernier.

A ce stade, certains d’entre vous se heurteront peut-être à des obstacles et se diront : “En effet, cette attitude altruiste est très bénéfique et je vais l’adopter envers la plupart des gens. Mais il y en a dont le comportement est vraiment trop insupportable, qui sont en permanence désagréables et qui ne cessent de me contrarier, si bien que je suis irrité dès que je les vois”. Il est sans doute difficile d’avoir un comportement altruiste envers de telles personnes et d’éprouver pour elles de l’affection. Pourtant, c’est justement parce que ces êtres ont mauvais caractère et une conduite détestable que nous devons éprouver envers eux une compassion toute particulière. Aimer les personnes qui nous sont agréables n’a rien d’extraordinaire. Il n’est pas nécessaire de pratiquer un quelconque Dharma pour chérir les êtres bons; c’est ce que tout le monde fait naturellement. C’est même ce que font les animaux, les fauves par exemples. Ils chérissent ceux qui leur sont agréables, en particulier leurs petits. Nous le voyons avec évidence lorsque nous observons comment se comportent les chats et les chiens avec leur progéniture. Si nous analysons les sentiments que nous portons à ceux qui nous sont agréables, nous nous apercevons qu’ils sont, en fait, un mélange d’amour et d’attachement. Mais, si nous sommes capables de chérir les personnes désagréables et méchantes, nous ferons preuve d’un véritable amour et cela est vraiment de la grandeur d’âme, une attitude dont la noblesse est hors du commun, dont sont incapables ceux qui ignorent la pratique du Dharma. En effet, ceux que personne n’aime, que tout le monde rejette, ont tout particulièrement besoin de notre compassion, et l’amour vrai que nous leur portons n’est pas mêlé d’attachement.

Si nous nous entraînons à chérir les êtres difficiles à aimer, nous pourrons chérir tous les êtres dans toutes les circonstances, même les plus adverses. Nous devons aguerrir notre esprit comme on entraîne des soldats à de rudes épreuves, dans des conditions extrêmes, de façon à ce qu’ils puissent être prêts à affronter toutes les situations une fois la guerre venue. S’ils n’ont été soumis qu’à un entraînement léger, ils seront incapables de faire face à la situation. De la même façon, c’est envers les êtres les plus vils que nous devons nous efforcer de développer l’altruisme, envers ceux que nous avons du mal à aimer. C’est pourquoi nous trouvons souvent ces phrases dans les textes de prières : “Lorsque nous rencontrons des êtres dont la nature est mauvaise, nous devons nous en réjouir comme si nous avions découvert un précieux trésor, car ils nous offrent une occasion exceptionnelle de pratiquer la compassion, de développer notre attitude altruiste.”

Si nous nous exerçons à chérir les êtres lorsque cela est difficile, notre capacité d’altruisme deviendra très puissante. Il vous suffira de réfléchir à tout cela pour vous rendre compte qu’il n’y a rien de très significatif ni d’extraordinaire à cultiver l’altruisme envers les individus plaisants, mais que développer les mêmes sentiments envers les individus désagréables est, à n’en pas douter, bien plus remarquable.

Bien que nous efforçant en ce sens, il se peut que nous nous trouvions désorientés par certaines situations affligeantes : il y a, par exemple, des individus que nous avons particulièrement aidés, auxquels nous avons témoigné notre affection par nos actes et nos pensées, envers lesquels nous nous sommes montrés généreux... et dont nous avons beaucoup espéré. Or, il arrive, contre toute attente, qu’au moment où nous sommes en difficulté et comptons sur leur aide, au lieu de nous porter secours, ils s’emploient à nous faire du mal et s’acharnent à nous nuire. “Alors”, vous direz-vous, “comment pourrais-je chérir une personne qui répond par tant de méchanceté et de malveillance à la sollicitude dont je l’ai entourée” ? Cela est effectivement très difficile, mais si nous y arrivons, nous en tirerons d’immenses bienfaits et développerons considérablement nos vertus. Si nous n’y parvenons pas, nous subirons les préjudices occasionnés par nos attitudes négatives et nous serons comme un voyageur qui doit franchir un col à haute altitude, qui peine pour atteindre le haut du col et, lorsqu’il approche du sommet, se sent trop fatigué et s’arrête sans le franchir. De même, nous ne devons pas nous laisser décourager par les difficultés de la pratique de l’altruisme envers les êtres que nous avons beaucoup de mal à aimer, mais au contraire surmonter les obstacles jusqu’à ne plus exclure personne. Pratiquer l’altruisme envers les êtres les plus vils se justifie également par d’autres raisons. En effet, pour développer parfaitement cette qualité, nous avons, certes, besoin des enseignements d’un Maître qui nous explique la méthode. Mais nous avons aussi le plus grand besoin de circonstances qui nous permettent de tester le développement de notre esprit. Or, ces situations éprouvantes nous fournissent de telles occasions. Les grandes puissances mondiales, qui mettent au point des armes nucléaires au prix de maints efforts de recherche et de production, doivent bien procéder à des essais pour en tester l’efficacité et juger de ce qui peut éventuellement être amélioré. Si l’on ne procédait à aucun test, on risquerait de se contenter d’un résultat qui, dans la pratique, s’avérerait insatisfaisant ou inefficace. Or, c’est lorsque nous affrontons des situations délicates que nous pouvons tester la puissance de notre réalisation et tenter de la renforcer si nous la jugeons alors insuffisante. Lorsque nous aurons parfaitement développé l’altruisme, ayant franchi tous les obstacles, nous aurons atteint les sommets et n’aurons plus de raison de douter de nos capacités.

Vous avez écouté ces enseignements, mais ne vous contentez pas d’enregistrer des mots; efforcez-vous d’en intégrer la signification, de réaliser par vous-mêmes quelles sont les qualités de l’altruisme et les méfaits de l’égoïsme, puis de bien comprendre comment on développe son esprit. Engagez-vous alors dans la pratique. Ce faisant, vous parviendrez au stade où la souffrance ou le bonheur des autres vous toucheront autant que les vôtres. Et lorsque vous serez malheureux de leurs peines et heureux de leurs joies, vous serez parvenus à les chérir plus que vous-mêmes. Ne vous laissez pas décourager par les obstacles; poursuivez vos efforts et vous progresserez dans le développement de votre esprit.

Certains d’entre vous se diront peut-être : “Tout cela est très bien, mais je m’en occuperai plus tard”. Si nous repoussons toujours plus loin le moment de nous mettre à la pratique, nous nous illusionnons. En effet, combien de temps allons-nous attendre ? Cinq ans, dix ans ? Mais avons-nous la liberté ou la garantie d’être encore en vie à ce moment-là ? Si nous regardons ce qui se passe autour de nous, nous voyons que la mort frappe à tout âge, les personnes âgées comme les plus jeunes ou les enfants. Et si cela est valable pour les autres, pourquoi ne le serait-ce pas pour nous ? Nous n’avons pas la moindre certitude d’être encore en vie l’année prochaine. Même si l’on nous demandait de signer un document nous engageant à ne pas mourir avant un an, nous pourrions, certes, le signer à la légère, mais cela n’aurait aucun sens. Peut-être penserez-vous encore : “J’ai trop de travail, trop de choses à faire, trop de responsabilités dans cette vie. Je m’acquitterai de toutes ces tâches dans l’existence présente, et dans la suivante, je me préoccuperai de la pratique du Dharma.” Mais, nous devons bien comprendre que renaître en tant qu’être humain, dans des conditions favorables, requiert des causes spécifiques, en particulier la pratique de l’éthique, de même qu’une certaine fleur ne peut croître qu’à partir de la graine correspondante. Avons-nous créé les causes d’une renaissance favorable ? Dans le doute, nous devons écarter l’idée de remettre notre pratique à une vie future. Aujourd’hui, sains de corps et d’esprit, nous avons réuni toutes les conditions appropriées et c’est dès à présent que nous devons les mettre à profit. Il est peut-être déjà trop tard; mais il n’est, en tout cas, jamais trop tôt.

Développer une attitude altruiste ne veut pas dire qu’il nous faille abandonner nos activités habituelles. Nous pouvons très bien, à l’extérieur, conserver notre mode de vie tout en transformant notre esprit. Si nous nous pensons trop occupés, trop pris par nos responsabilités présentes pour cela, nous avons tort, car il s’agit ici d’un travail intérieur qui n’est pas en contradiction avec notre emploi du temps. Notre ennemi est en nous : c’est l’égoïsme. Notre ami, c’est l’altruisme, et nous pouvons le faire croître en nous. Si nous sommes constamment attentifs à développer l’altruisme et à éliminer l’égoïsme, aujourd’hui, demain, jour après jour, quoi que nous fassions, au travail comme au repos, chez nous ou au dehors, tout ce que nous ferons concourra à cette transformation bénéfique de notre esprit. Progressivement, nous nous apercevrons que nos comportements passés étaient totalement erronés, et nous serons de plus en plus convaincus d’agir comme il se doit en aidant les autres et en les aimant. Alors nous verrons ces deux attitudes s’éloigner l’une de l’autre : plus nous nous rapprocherons de l’altruisme et plus nous prendrons de distance par rapport aux attitudes égoïstes qui nous étaient auparavant familières, comme si nous prenions l’avion et voyions le sol sur lequel nous reposions s’éloigner toujours plus, pour finalement disparaître complètement de notre vue. Alors, nous arriverons à chérir tous les êtres que nous rencontrons. Aujourd’hui, les seules personnes dont la rencontre nous mette en joie parce qu’ils nous sont chers sont nos parents, nos enfants, nos amis, et les autres êtres nous indiffèrent ou nous fâchent. Par le développement de l’altruisme, nous éprouverons ces mêmes sentiments de joie et d’amour quels que soient les individus que nous croisons. Nous ne ferons plus aucune différence entre les uns ou les autres.

L’amour et la compassion

Lorsque cette attitude bienveillante sera établie en nous avec constance et fermeté, qu’elle n’apparaîtra pas seulement à certains moments pour disparaître ensuite, nous aurons réalisé ce qui est appelé le pur amour (qui, en tibétain, se dit Yi-Ong Tchame-Pa). Yi-Ong signifie littéralement ce qui plaît à l’esprit. En effet, lorsque nous avons développé ce pur amour, tous les êtres que nous rencontrons plaisent à notre esprit et nous réjouissent. C’est à partir de ce pur amour que l’on engendre la compassion envers tous les êtres, en méditant sur leur condition de souffrance. Lorsque l’un de nos proches est frappé par la maladie, son épreuve nous afflige et nous éprouvons un désir ardent de le soulager. De même, lorsque tous les êtres nous deviennent chers, leurs souffrances nous affligent profondément et nous souhaitons vivement qu’ils soient libérés de leurs tourments; c’est ce qui est appelé la compassion (Skrt. Karouna). Il convient de distinguer cette compassion de ce que l’on appelle la grande compassion (Skrt. Mahakarouna) qui n’est plus un simple souhait mais la décision d’agir soi-même à cette fin. Bien sûr, dans un premier temps, cette disposition d’esprit sera inévitablement fluctuante. Elle apparaîtra par intermittence. Plus nous progresserons dans notre méditation et plus elle s’affermira; puis un jour viendra où elle nous habitera sans cesse, sans que nous ayons à fournir le moindre effort pour la susciter. Alors, nous aurons vraiment réalisé la grande compassion et en tout temps notre attitude sera égale envers tous les êtres entrant dans le champ de notre conscience. Tant que notre compassion sera limitée aux quelques individus qui nous sont chers, elle sera partiale et, par définition, ne sera pas une véritable compassion.

Peut-être vous direz-vous : “Il est aisé d’éprouver de la compassion envers les malades et les gens qui souffrent. Mais comment peut-on éprouver de la compassion envers ceux qui n’ont pas de difficulté particulière et qui possèdent tout ce dont ils ont besoin” ? Prenons l’exemple d’un alcoolique. Dans son délire éthylique, il devient comme fou et n’a plus aucune conscience de ce qu’il fait. De la même façon, les êtres ordinaires que nous sommes sont aliénés par le poison des facteurs perturbateurs de l’esprit. L’aversion, l’attachement, l’ignorance... altèrent nos facultés. Telle est notre condition et celle des autres êtres. Nous sommes pareils à des fous désorientés, incapables de juger de ce qu’ils doivent faire ou ne pas faire. Ainsi égarés par la démence, les êtres accomplissent les actions négatives qui leur sont préjudiciables et fuient les actions positives qui leur seraient bénéfiques. En cela, nous sommes tous réellement fous. Si nous réfléchissons bien à la situation du point de vue du Dharma, nous prendrons conscience de l’aberration de nos comportements.

Tout ce qui vient d’être dit peut être illustré par l’histoire suivante : Milarepa, un des plus grands yogis et pratiquants du Dharma que le Tibet ait connus, vivait en ermite et passait son temps en méditation. Sa pauvreté était extrême. Il avait si peu à manger qu’il était devenu squelettique. Des jeunes gens, passant près de sa grotte, s’écrièrent en le voyant qu’il devait être fou et lui demandèrent comment il pouvait rester dans cette situation, tant il leur faisait pitié. Et Milarepa leur répondit : “C’est vous qui me faites pitié car, en réalité, c’est vous qui êtes fous, égarés. Tout comme vous avez pitié de moi, j’ai compassion de vous. Votre compassion envers moi et ma compassion envers vous sont contradictoires. Je verrai bien qui a raison”. Pratiquant ainsi, Milarepa obtint le parfait éveil et, pris de remords, les jeunes gens qui l’avaient raillé regrettèrent leurs paroles.

Lorsque les tourments d’un malade mental se limitent à l’égarement de son esprit, nous pourrions dire, s’il n’a aucune souffrance physique, que c’est là un moindre mal. Mais, ce n’est même pas notre cas. Dans notre corps et notre esprit, nous sommes, sans répit, soumis au moins à l’une des trois souffrances dont nous avons vu précédemment la signification : souffrance de la souffrance, souffrance du changement, souffrance inhérente à l’existence conditionnée. Tantôt nous sommes malades et souffrons dans notre corps, c’est la souffrance de la souffrance. Tantôt, nous nous sentons bien. C’est ce que nous appelons le bonheur, mais ce n’est, en fait, que la souffrance du changement. Enfin, lorsque nous n’avons ni plaisir, ni souffrance, nous sommes, en toutes circonstances, soumis à la souffrance inhérente à l’existence conditionnée. A aucun moment, nous n’échappons à l’une ou l’autre forme de souffrance. Enfin, lorsqu’un malade mental, fût-il également atteint dans son corps, jouit néanmoins de ses facultés visuelles, nous pouvons nous dire qu’il lui reste malgré tout quelque chose. Mais s’il a, en plus, perdu la vue, sa situation est véritablement désespérée. Nous sommes aliénés par les facteurs perturbateurs de l’esprit, nous souffrons en permanence et, même si notre oeil physique nous permet de voir les rues, les maisons, la route, les gens, les paysages... nous sommes, en fait, aveugles car privés de l’oeil de la sagesse. Or, cette sagesse est indispensable au développement de l’esprit – qu’il s’agisse de l’intelligence discriminante qui discerne ce qui est bénéfique de ce qui est nuisible ou de la compréhension de la nature des choses telles qu’elles sont, dans leur mode d’existence subtil. Lorsque le fou, souffrant et aveugle, a près de lui un guide qui le prend par la main pour le conduire, il peut encore aller quelque part. Mais, sans guide, il ne pourra plus rien faire.

La plupart des êtres sont non seulement aveugles de l’oeil de la sagesse, mais ils n’ont pas le moindre Ami Spirituel pour les guider, personne qui puisse leur expliquer ce qu’il convient de pratiquer et d’éviter. Désespérément livrés à eux-mêmes, ils s’avancent sur un terrain extrêmement dangereux, semé d’embûches et bordé de précipices. Telle est notre condition. Dans notre aveuglement, et sans le secours d’un Guide Spirituel, nous passons notre vie à accomplir d’innombrables actions négatives. Tant que nous sommes en vie, nous avons au moins cette condition humaine, mais peut-être que notre existence suivante sera faite d’immenses souffrances. C’est par ce genre de réflexions et de raisonnements que nous pourrons développer notre compassion envers les êtres dont la condition présente est plutôt favorable.

Nous pourrons également méditer sur le processus incessant de naissance-maladie-vieillesse-mort / naissance-maladie-vieillesse-mort... auquel les êtres sont enchaînés, sans aucune liberté. Leurs mains sont libres; aucun lien n’entrave leurs mouvements, mais leur esprit est prisonnier de ses propres facteurs perturbateurs, de son Karma. Voilà la véritable condition des êtres. Lorsque nous y songeons et la comprenons, nous pouvons développer une compassion très vaste, qui ne soit pas limitée aux individus dont les souffrances nous apparaissent avec évidence.

C’est ainsi que nous développerons l’amour et la compassion, alternant nos méditations sur l’un et l’autre de ces aspects. Lorsque nous nous concentrerons plus particulièrement sur l’amour bienveillant, nous considérerons surtout le fait que les êtres sont privés de véritable bonheur non samsarique, non conditionné. Non seulement ils en sont loin mais, même les bonheurs conditionnés, qui ne sont en fait qu’une autre face de la souffrance, sous la forme de la souffrance du changement, ne leur échoient que très rarement. Conscients de leur situation affligeante, nous cultiverons le souhait de voir tous les êtres jouir d’un véritable bonheur, qui jamais ne se dégrade et, progressivement, nous ferons naître en nous la volonté de le leur apporter nous-mêmes. Se contenter de souhaiter le bonheur des êtres et aspirer à les rendre soi-même heureux sont deux états d’esprit très différents, le second supposant une force de caractère et un courage beaucoup plus grands. C’est ainsi que nous développerons l’amour et la compassion. Lorsqu’ils apparaîtront spontanément à la moindre rencontre d’un individu, quel qu’il soit, nous pourrons aborder une autre pratique.

L’interversion de soi et des autres

Cette méditation est rendue possible par la réalisation de l’amour et de la compassion. En effet, l’amour nous fait désirer le bonheur d’autrui et la compassion, la suppression de leurs souffrances. Animés par de tels sentiments, nous arriverons à ne plus penser à nous-mêmes. Ici, l’interversion de soi et des autres ne se réfère pas au remplacement matériel d’une chose par une autre. Nous ne prenons pas physiquement la place des autres et ils ne prennent pas la nôtre, ce qui serait, de toute façon, très difficile à réaliser. Voici ce que cette pratique signifie. Jusqu’à présent, nous n’avons cessé de nous chérir et avons négligé les autres. Désormais, nous allons intervertir ces deux attitudes, en chérissant les autres, en leur accordant une plus grande importance qu’à nous-mêmes, en considérant que nos propres intérêts sont secondaires.

Pour cela, aucun changement extérieur n’est nécessaire. Ce qui est transformé, c’est l’attitude intérieure. Celui qui a vraiment réalisé en son esprit l’interversion de soi et des autres ne cesse d’être préoccupé par le bien d’autrui, en pensées, en paroles et en actions. Il nous est aisé de constater qu’une telle attitude intérieure se traduit par une conduite particulièrement noble, juste, ouverte et bénéfique aux autres. Si nous ne voyons pas cela, nous aurons du mal à comprendre ce qui distingue le Mahayana du Hinayana et nous croirons peut-être que le Mahayana est une sorte de statut supérieur. Il n’en est rien. La différence entre ces deux Véhicules réside dans la motivation et non, comme certains pourraient le penser, dans la couleur des habits. La couleur rouge des vêtements de moines ne fait pas nécessairement des mahayanistes de ceux qui les portent et ceux qui portent des robes d’autres couleurs ne sont pas pour autant des hinayanistes. Le Dharma se vit à l’intérieur; les signes extérieurs ne sont pas des critères de réalisation. Celui qui a développé en lui l’interversion de soi et des autres dédie totalement l’usage de son corps, de sa parole et de son esprit au seul profit des autres. Alors, celle qui nous accompagne tout au long de notre vie, dont nous disposons à tout moment, la respiration, va être utilisée à la pratique suivante appelée prendre et donner.

Prendre et donner

Si, jusqu’à présent, nous avons négligé les autres et nous sommes accordé une importance démesurée, c’est à cause de notre égoïsme. A présent, par cette pratique, nous allons nous efforcer de lui porter atteinte en nous orientant davantage vers le bien des autres. Arrivés à ce stade, sans doute n’aurons-nous plus un égoïsme très prononcé. Toutefois, pour cette méditation, nous le visualiserons dans notre poitrine, sous la forme d’une tache ou d’un point noir à hauteur du coeur. Puis, nous imaginerons tous les êtres, humains et animaux, rassemblés autour de nous, sous forme humaine, afin de simplifier la visualisation. Au début, celle-ci peut nous sembler complexe, mais les difficultés s’amenuiseront par l’accoutumance à la pratique. Nous penserons alors à toutes les souffrances propres à chacun de ces individus : les uns souffrent dans leur corps, d’autres dans leur esprit... et nous ferons naître en nous l’aspiration à prendre toutes ces souffrances pour les diriger vers notre égoïsme qui s’en trouvera affaibli. Pour ce faire, nous utiliserons le support de la respiration : nous inspirerons lentement, imaginant que nous attirons à nous la souffrance de tous les êtres sous l’aspect d’un brouillard noir. Celui-ci se fondra alors dans la tache noire qui concrétise notre égoïsme. Nous répéterons cet exercice plusieurs fois de suite jusqu’à pouvoir imaginer que tous les êtres sont ainsi réellement libérés de toute souffrance physique et mentale. A l’expiration, nous penserons que nous donnons aux autres tous nos bonheurs, nos vertus, nos qualités, passés et présents, sous forme d’une lumière blanche brillante sortant de nos narines et se répandant sur tous les êtres. Nous visualiserons qu’elle se fond en eux, tout en les comblant d’un parfait bonheur physique et mental. Ainsi, nous prendrons leurs souffrances physiques et mentales sur l’inspiration et leur donnerons le bonheur physique et mental par l’expiration.

Ensuite, nous ferons le même exercice, en nous concentrant plus particulièrement sur leurs souffrances liées à des besoins non satisfaits, aux tourments de la pauvreté... Comme précédemment, en inspirant, nous absorberons en nous toutes ces souffrances sous forme d’un brouillard noir qui se fondra dans la tache noire de notre égoïsme; puis, sur l’expiration, nous penserons que nous leur donnons effectivement tous nos bonheurs, toutes nos qualités, toutes nos vertus (celles du passé et celles du présent), que nous imaginerons à nouveau sous forme d’une lumière blanche qui, sortant de nos narines, recouvre tous les êtres et satisfait tous leurs besoins, les libérant de la souffrance du dénuement. Enfin, nous nous dirons que les êtres souffrent non seulement de besoins non assouvis, mais que le pire de tous les maux dont ils sont accablés est l’ignorance qui les empêche de comprendre la véritable nature des choses telles qu’elles sont. Dépourvus de l’oeil de la sagesse, ils ne peuvent avoir du monde une vision conforme au Dharma. A nouveau, avec l’inspiration, nous allons attirer en nous cette ignorance sous forme de brouillard noir et imaginer qu’elle se fond dans la tache noire de notre égoïsme qu’elle affaiblit. Avec l’expiration, en pensée, nous donnerons aux êtres toutes nos vertus, nos mérites et particulièrement toutes nos qualités de sagesse. Nous les imaginerons sortant de nos narines sous forme d’une lumière blanche que nous verrons se répandre sur tous les êtres, se fondre en leur esprit, éliminant en eux toute ignorance. Lorsque nous dirigeons vers notre égoïsme toutes les souffrances des êtres, nous devons penser qu’en y étant absorbées, elles pèsent sur lui de tout leur poids, le désintègrent progressivement jusqu’à le faire disparaître complètement au moment où nous achevons cette méditation. Si nous nous exerçons à cette pratique, chacune de nos inspirations et expirations deviendra l’occasion d’un immense développement de notre esprit et d’une extraordinaire accumulation de vertus.

Dans la toute première partie de cet enseignement, nous avons étudié la pratique de l’attention à la respiration, la concentration sur le va-et-vient du souffle appelée Anapanassati. L’entraînement que nous abordons ici utilise également la respiration, mais ses bienfaits sont infiniment supérieurs à ceux d’une simple concentration sur la respiration, même si nous n’y consacrons qu’une demi-heure ou même quelques minutes. Les seules choses qui nous soient alors nécessaires sont notre respiration et la participation de notre esprit animé d’une motivation altruiste. Cette pratique ne requiert aucun changement extérieur. Si certains d’entre vous craignent de devoir procéder à des modifications extérieures de leur mode de vie, ils peuvent donc être rassurés.

Certes, vous pourriez vous dire : “C’est très bien... mais ces pratiques ne sont que de la pure fiction; lorsque je m’imagine prenant la souffrance des autres, ils ne sont pas soulagés pour autant et ne tirent aucun bénéfice de ma pratique. Et lorsque je me visualise leur donnant le bonheur, en réalité, je ne leur sers à rien car cela ne les aide pas”. Bien sûr, ces pratiques ne produisent pas des bénéfices directement observables; elles n’apportent pas une aide immédiate à autrui, mais elles ont pour effet de faire progresser très rapidement notre esprit. Forts de cette évolution, nous pourrons ensuite agir beaucoup plus efficacement pour le bien des êtres. Imaginons, par exemple, que nous soyons en ce moment chez nous, en train de réfléchir à la manière dont nous allons pouvoir nuire à quelqu’un. Nous allons envisager un scénario, réfléchir à ce que nous pourrions lui prendre, à la ruse par laquelle nous pourrions le tromper... Ce faisant, nous accumulons des actes mentaux négatifs. Pourtant, ces pensées n’atteignent pas, pour l’immédiat, celui qui en fait l’objet et ne lui causent aucun dommage. Néanmoins, à force de nourrir ces idées hostiles et malveillantes, nous aboutirons à leur concrétisation, par le vol, la tromperie ou quelque autre malfaisance. A la différence de la méditation de prendre et donner, dans cet exemple, nous nous nuisons à nous-mêmes, alors que l’objet de nos pensées ne subit pas directement les conséquences de nos intentions. C’est à ce niveau que se situe la comparaison; mais il est évident que ces deux attitudes mentales sont diamétralement opposées.

Pour prendre la souffrance des êtres, nous devons, au préalable, faire naître en nous une puissante compassion et, poussés par la force de cette compassion, nous prendrons sur nous leurs souffrances. De même, pour leur donner le bonheur, nous développerons auparavant l’amour bienveillant, et mûs par cet amour, nous donnerons aux êtres le bonheur. L’objet de cette méditation est donc l’ensemble de tous les êtres dont le nombre est infini. Plus nous les visualiserons nombreux, plus nous développerons notre esprit. Lorsque nous nous appliquons à progresser sur la voie du Dharma, nous devons surtout être attentifs à ce qui se passe à l’intérieur de nous-mêmes et ne pas être toujours à l’affût de ce qui se passe à l’extérieur, par exemple, ne pas guetter les fautes des autres mais regarder les nôtres, observer constamment notre esprit pour voir si l’attachement, l’ignorance, l’aversion, la jalousie, l’orgueil ou autre s’y produisent. Comme nous l’avons déjà dit, le méditant est un être tourné vers l’intérieur et non dispersé vers l’extérieur.

Lorsque des facteurs perturbateurs surgissent en notre esprit, ils sont tout d’abord très faibles et si nous y prêtons attention, nous pourrons en prendre rapidement conscience et les éliminer assez facilement. Mais si nous ne nous en préoccupons pas, ils vont croître jusqu’à devenir très puissants et il nous sera alors extrêmement difficile d’y mettre un terme et c’est là que commencent tous les problèmes. Pour être capables d’observer ces facteurs perturbateurs lorsqu’ils se produisent, nous devons tout d’abord bien les reconnaître. Cela ne présente aucune difficulté tant qu’il s’agit par exemple de l’attachement, de la haine ou de l’orgueil. Dans d’autres cas, cela est beaucoup plus difficile, mais des explications suffisamment détaillées vous ont déjà été données pour qu’à l’aide de vos propre réflexions, vous puissiez identifier même les plus délicats. Supposons que la haine ou la colère se produisent en nous. Si nous arrivons à en prendre immédiatement conscience et à comprendre que ce sont des états d’esprit extrêmement négatifs, qui nous nuisent et nous font souffrir comme ils font souffrir les autres, et qu’en réalité rien ne les justifie, nous pourrons les éliminer. Il existe de nombreuses manières d’arrêter les facteurs perturbateurs de l’esprit tels que la haine. La plus simple consiste à la regarder, à examiner ce qu’elle est, comment elle se produit, d’où elle vient, où elle va, comment elle fonctionne. Ainsi observée, elle disparaîtra d’elle même. Mais, si au lieu de cela, nous nous fixons sur ce qui en fait l’objet, au lieu de disparaître, elle ne fera qu’augmenter.

Pour ce qui est de la jalousie, lorsqu’elle surgit en nous, lorsque nous ne supportons pas de voir les autres heureux et sommes envieux de leur bonheur, nous ne devons pas fixer notre esprit sur la personne qui la suscite, mais regarder la jalousie elle-même, pour voir comment elle est, comment elle fonctionne, d’où elle vient, où elle va..., et comme dans l’exemple précédent, elle se dissipera d’elle-même, pareille aux nuages qui, à un certain moment, se forment dans le ciel, puis s’y dissolvent. En effet, c’est ainsi que les facteurs perturbateurs se forment dans notre esprit. Tantôt ils en sont partie intégrante, et tantôt, quand nous les observons avec attention, ils s’évanouissent. Ils sont comme les vagues qui apparaissent soudain à la surface pour se fondre ensuite dans la nature de l’océan. Notre tâche consiste donc à surveiller constamment notre esprit, à observer toutes les pensées qui y surgissent. Il n’est pas du tout nécessaire de fermer les yeux pour cela, ni de cesser toute autre activité. Quoi que nous fassions, nous pouvons, à tout moment, être attentifs à ce qui se produit en notre esprit, chez nous, dehors, au travail... Ce que nous avons vu à propos de la haine et de la jalousie vaut également pour les autres facteurs perturbateurs de l’esprit. Nous devons observer de la même manière tous les états d’esprit négatifs, dès leur apparition. Si nous appliquons correctement ces méthodes, aujourd’hui, demain, dans les jours et les mois qui viennent, nous progresserons. Certains travaux peuvent nous sembler difficiles quand nous n’avons aucune expérience. Mais, lorsque nous nous y sommes habitués, nous les effectuons avec aisance. De même, lorsque cette pratique nous sera devenue familière, comme l’eau qui s’écoule naturellement dans le canal creusé pour son passage, elle ne présentera plus, pour nous, la moindre difficulté. En outre, elle n’aura que des effets bénéfiques.

Transformer les conditions adverses

De manière générale, dès que nous avons des problèmes ou des ennuis, que quelque chose ne se passe pas comme nous le souhaitons, nous recherchons toujours à l’extérieur

en causes de l’éveil

le coupable ou le facteur responsable et nous accusons tel individu, ou telle chose, ou tel événement. Ce comportement, bien qu’il nous soit naturel, est en fait erroné car toutes nos souffrances, toutes nos difficultés, n’ont qu’une seule origine : l’égoïsme, qui règne en maître sur notre esprit. Lorsque des catastrophes se produisent, on cherche toujours un coupable à qui l’on puisse faire porter la responsabilité du malheur. Le seul responsable de nos souffrances c’est l’égoïsme. Pour en prendre réellement con-science, il ne suffit pas d’y penser vaguement de temps à autre. Il faut vraiment centrer sur ce point nos méditations, à l’aide de tout ce que nous avons vu précédemment. Au fil de cet exposé, nous abordons des thèmes différents. C’est à vous de faire le lien entre les différentes parties, d’en voir la corrélation par la méditation.

Lorsque nous sommes confrontés à des personnes ou à des situations désagréables, l’aversion ou la colère se produisent et nous devons tenter de les éliminer à l’aide des méthodes expliquées ci-dessus. Si, malgré nos efforts, nous n’y parvenons pas et commençons à accumuler un Karma mental négatif, nous pourrons procéder d’une autre façon. Nous nous dirons : “Je suis en train de créer un Karma négatif à cause de la colère et de l’aversion. De nombreux êtres dans le cycle des existences se comportent de la même façon et accumulent des Karmas défavorables sous l’emprise de ces mêmes facteurs négatifs. Puisse ma présente colère dissiper celle de tous les êtres et les apaiser. Puissent-ils demeurer en paix, dans l’amour et la compassion”. De même, lorsque surgira en nous un attachement très fort que nous n’arrivons pas à éliminer dès son apparition, nous penserons : “De très nombreux êtres en ce monde éprouvent de violents attachements qui les poussent à l’accomplissement de nombreuses actions négatives. Puisse mon attachement dissiper celui de tous les êtres. Puissent-ils tous demeurer dans la paix sans attachement”. Parfois, nous créons des Karmas négatifs par ignorance et n’en prenons conscience qu’après coup. Là aussi, nous pourrons prier en nous disant : “Puisse mon ignorance effacer celle de tous les êtres”. De cette manière, nous dédions le Karma non-vertueux que nous avons accumulé afin qu’il serve à libérer les êtres de l’ignorance et leur apporte la sagesse.

Certains pourront se dire : “A quoi servent ces voeux pieux puisqu’ils n’ont aucun effet sur les êtres et ne les aident en rien à se libérer de la souffrance”. En fait, ces pensées éliminent graduellement nos obstacles et notre esprit peut ainsi se développer plus rapidement. Dans ce monde, lorsque deux pays sont en guerre, chacun espère sortir victo-rieux du conflit. A défaut, chaque belligérant tente de limiter les pertes et préjudices subis par une paix négociée. C’est ici la même chose. Les facteurs perturbateurs sont notre pire ennemi et le mieux que nous puissions faire, c’est l’éliminer dès qu’il apparaît, avant qu’il ne soit trop puissant. Nous aurons alors gagné la guerre. Mais si nous n’y arrivons pas, nous essaierons de faire en sorte qu’il n’y ait ni gagnant ni perdant, en utilisant dans un sens positif ces facteurs perturbateurs et le Karma qu’ils ont créé.

Il existe ainsi d’innombrables méthodes pour développer son esprit. Au cours de notre vie, nous rencontrons de nombreuses circonstances adverses et, habituellement, nous nous lamentons sur notre sort. Le vrai pratiquant du Dharma sait transformer ces conditions hostiles en circonstances favorables en en faisant les instruments de son progrès spirituel.

Lorsque nous sommes l’objet de nombreuses critiques ou d’insultes, nous nous défendons habituellement avec colère, accusant les autres, prêts à toutes les disputes. En pareille situation, au lieu de nous mettre en colère, nous devons bien comprendre que nous faisons l’expérience du résultat de nos actions passées et qu’auparavant, nous aussi, poussés par l’égoïsme et un trop grand attachement à nous-mêmes, nous avons également insulté et accusé les autres. Nous avons alors créé un Karma et il est normal que nous en subissions à présent les conséquences. Alors, au lieu de nous mettre dans tous nos états, disons-nous simplement : “C’est à moi de subir les conséquences de mes actes”. Si, hier, nous avons absorbé une nourriture empoisonnée et que nous sommes malades aujourd’hui, y-a-t-il de quoi s’étonner ? Puisque c’est nous qui avons commis l’erreur de prendre cet aliment nocif, il n’y a rien de surprenant à ce que nous soyons malades. Sinon, qui le serait à notre place ? Nous tirerons de très grands bénéfices de l’application de ces méthodes. D’une part, nous écarterons la colère, évitant ainsi une escalade de violence qui ne ferait qu’envenimer nos relations avec notre entourage car la colère appelle la colère. De plus, si nous nous abstenons de toute réaction hostile, la colère de l’autre s’apaisera d’elle-même. Enfin, si nous arrivons à ne pas nous mettre en colère, nous vivrons paisibles et heureux.

Par ailleurs, si nous ne répondons pas à l’agression d’autrui par une réaction hostile, nous permettons que se réalise la purification d’un obstacle par la maturation du résultat de l’action négative que nous avions commise antérieurement et qui est à l’origine des difficultés que nous connaissons à ce moment-là. Lorsque nous semons du blé, quand vient le moment des moissons, le pouvoir de la graine est épuisé. De même nous avons, par nos actions antérieures, semé une graine qui devait, un jour, nous faire subir les insultes d’autrui. Lorsque cela se produit, le fruit est mûr, le cycle est accompli et la potentialité est épuisée. Si nous arrivons à bien comprendre cela, nous considérerons les insultes d’autrui comme des bienfaits qui concourent à l’élimination de nos obstacles intérieurs. Il y a, dans notre vie, des périodes où tout va mal, où nous sommes très vulnérables, où les épreuves et les malheurs nous assaillent de toutes parts et d’aucuns, profitant de notre position de faiblesse, se moquent de nous et de ce qui nous arrive. Nous ne devons pas alors nous laisser accabler par la situation. Nous pouvons, là aussi, trouver l’attitude appropriée. Pour cela, nous devons bien comprendre ce qui se passe. Si des gens se moquent de nous aujourd’hui, cela ne se produit pas sans cause, et la cause, c’est nous qui l’avons créée, en nous moquant de ceux qui souffraient. Si nous avons agi ainsi, c’est encore par égoïsme, parce que nous ne pensions qu’à nous et ne faisions aucun cas d’autrui. Lorsqu’en retour, nous faisons l’expérience du résultat de cette action, force nous est d’admettre qu’il est juste qu’il en soit ainsi, et qu’il est normal que nous endossions les conséquences de nos fautes. Aussi devrons-nous éprouver une profonde reconnaissance envers l’auteur de ces moqueries, car il favorise l’élimination des obstacles qui sont en nous. Les obstacles karmiques que nous avons emmagasinés par le pouvoir de nos actions négatives antérieures sont semblables à des maladies chroniques et les circonstances adverses, les individus qui nous injurient... sont autant de facteurs de guérison.

Il arrive aussi que nous soyons victimes d’un vol, de la tromperie ou de la malhonnêteté d’autrui, que nous fassions une mauvaise affaire... Nous ne devons pas nous soucier outre mesure de ces déconvenues, car nous devons comprendre, là aussi, que si nous sommes perdants aujourd’hui, ce n’est pas sans raison. Nous avons créé auparavant la cause de ces déboires, en nous appropriant sans droit le bien d’autrui par des moyens malhonnêtes, agissant sous l’emprise de l’égoïsme. Nous avons ainsi accumulé un Karma négatif dont nous connaissons aujourd’hui le résultat et cela est tout à fait normal. Les individus qui sont à l’origine de nos revers de fortune sont, en réalité, une aide à l’élimination de nos Karmas négatifs, de nos obstacles intérieurs. A d’autres moments, notre famille, nos proches sont déchirés par la discorde, chacun accusant l’autre, et avec le temps les griefs s’accumulent et l’animosité augmente de part et d’autre. Si nous pratiquons le Dharma, nous pouvons nous comporter d’une manière qui soit source d’apaisement. Au lieu de réagir avec colère, nous verrons cette situation comme le résultat de nos propres actions; nous saurons qu’auparavant, nous avons médit, semé la discorde, poussé les gens à se quereller. Nous en subissons les conséquences et ce n’est qu’un juste retour des choses; et nous nous réjouirons sachant que nos obstacles intérieurs sont de ce fait éliminés. Ainsi, quelles que soient les difficultés que nous rencontrons, douleur physique ou morale, si nous pouvons adopter ce type de comportement, nous souffrirons beaucoup moins; nous vivrons en paix avec nous-mêmes et avec les autres et nous pourrons transformer toutes ces situations en instruments de notre progrès spirituel.

Nous pouvons aussi mettre à profit les situations favorables de notre existence pour développer notre méditation. Lorsque nos voeux seront comblés, que nous serons loués et appréciés par notre entourage... nous nous dirons que ces expériences heureuses ont une cause, une cause positive que nous avons créée en chérissant les autres, par la pratique du don, de la patience... et nous en connaissons aujourd’hui le résultat agréable. Nous devons donc faire croître en nous cette disposition d’esprit altruiste.

Ces réflexions seront applicables à toutes les situations, même les plus pénibles. Lorsque nous serons gravement malades, ou au seuil de la mort, nous méditerons de cette même façon, songeant qu’il est normal que ces choses arrivent car elles sont le résultat de nos propres actions. La maladie et toutes les souffrances que nous ne désirons pas ne se produisent pas par hasard. Elles sont issues de causes que nous avons nous-mêmes engendrées par la force de l’égoïsme. Quand les causes produisent leur fruit, il n’y a pas de raison de s’en alarmer; il faut simplement les assumer. Les pratiquants du Dharma se consacrent assidûment à la méditation appelée prendre et donner; et c’est dans les moments les plus difficiles qu’il convient de l’intensifier, dans la maladie, ou à l’approche de la mort. Lorsque nous sommes malades, nous souffrons. Or, dans le monde, tant d’êtres souffrent de la même façon, de sorte que nous pouvons dédier nos propres souffrances au soulagement et à l’élimination de toutes les souffrances physiques et mentales de tous les autres êtres vivants. Alors, même si nous sommes considérablement affaiblis ou mourants, nous réunissons, grâce à ces pensées, un très grand nombre de vertus et notre développement spirituel s’en trouve accéléré. Si nous voulons nous consacrer à ces pratiques, nous pouvons le faire en tout temps, en toutes circonstances.

Dans les moments heureux, nous réaliserons que ce bonheur est le fruit de l’altruisme, qu’il convient, par conséquent, de cultiver sans relâche. Lorsque nous souffrons, nous pouvons également nous réjouir, car le mûrissement du fruit qui s’accomplit dans cette souffrance épuise le pouvoir de la cause produite par une action négative commise sous l’emprise de l’égoïsme. Si nous gardons cela à l’esprit à tout moment, quoi que nous fassions, que nous soyons seuls ou en société, où que nous soyons, nous tirerons de cette pratique un très grand bénéfice, pour nous-mêmes et pour les autres. En effet, si, au lieu de riposter aux insultes et à l’hostilité, nous assumons la situation telle qu’elle est, nous conserverons notre paix intérieure et notre interlocuteur se calmera de lui-même. Il est impossible ici d’aborder toutes ces pratiques dans le détail. Mais, sachez que de nombreux récits illustrent leurs bienfaits tant sur celui qui les adopte face à l’adversité, aux insultes, aux difficultés, à l’isolement... que sur ceux qui l’entourent. Beaucoup de choses sont dites à propos du bonheur. Or, c’est en cultivant les attitudes mentales que nous venons de détailler que l’on développe le bonheur de l’esprit qui est infiniment supérieur à celui du corps. Lorsque nous nous consacrons à ces pratiques nourries de nombreuses réflexions adaptées aux situations que nous rencontrons, c’est comme si nous vivions dans une ville heureuse; tant que nous résidons dans sa sphère, nous sommes toujours joyeux et l’esprit en paix. Ceci nous renvoie à l’exemple que nous avons mentionné précédemment : lorsque deux personnes atteintes d’un même mal sont hospitalisées et souffrent ensemble, si l’une d’elles est accoutumée à ce mode de pensée, nous pouvons nous en rendre compte immédiatement. Même si elle est gravement malade, elle pourra garder le sourire, le calme et le bonheur de l’esprit. L’autre, profondément affligée par la maladie, sera triste et des souffrances morales s’ajouteront à sa douleur physique. En effet, lorsqu’on ne cesse de s’apitoyer sur son sort et de se lamenter, l’esprit ne fait qu’ajouter des souffrances mentales aux souffrances physiques et la douleur ne fait qu’augmenter.

Ceux qui se sont accoutumés à ces méditations, en particulier à la pratique de prendre et donner, les poursuivent jusqu’au moment de leur mort; et, tout en demeurant allongés, en esprit ils prennent la souffrance des autres et leur donnent le bonheur, tandis qu’ils utilisent leur parole à la récitation de textes qui accompagnent cette pratique. Qui que nous soyons, riches ou pauvres, puissants ou faibles, nous devrons tous mourir un jour, et si nous pouvons approcher la mort dans un tel état d’esprit, c’est sans doute le mieux que nous puissions faire. Nous serons alors assurés d’obtenir une renaissance favorable pour notre vie suivante, car une telle pratique purifie tous les obstacles que nous avons accumulés. Pour mettre cela en pratique, il nous suffit de connaître les instructions et de nous y appliquer. Nous n’avons rien à payer de notre poche. Par ces moyens, nous oeuvrons à la transformation des conditions adverses en causes de l’éveil. Tel est le nom de cette pratique. En d’autres termes, lorsque des événements ou des situations défavorables se produisent à l’extérieur, par notre attitude intérieure, nous les transformons en circonstances positives, propices à notre évolution spirituelle. Si nous nous appliquons régulièrement à ces méditations, elles nous deviendront familières, et nous nous y engagerons naturellement, sans difficulté.

Les cinq forces

Au cours de notre vie, nous avons la possibilité d’accomplir de très nombreuses actions favorables. Nous allons voir à ce propos la méthode appelée intégrer les cinq forces aux actions quotidiennes.

1 La force de la motivation

Par exemple, lorsque nous nous réveillerons le matin, nous nous dirons : “Je suis en vie et je vais utiliser cette vie à la pratique du Dharma, au développement de mon esprit en suivant les méthodes qui m’ont été enseignées”. Pour certains, il sera peut-être difficile de prendre une telle décision concernant toute leur vie. Dans ce cas, limitez votre détermination à la durée d’une journée. Et soyez décidés à employer cette seule journée de manière utile, à la pratique du Dharma, et plus particulièrement à la mise en application des instructions ci-dessus. Puis, vous pourrez renouveler cette décision jour après jour, semaine après semaine... Si dès notre réveil, nous ne développons pas une telle motivation, nous allons prévoir un certain nombre d’activités au programme de notre journée : faire telle et telle chose, aller ici et là, acheter une chose ou une autre. Au lieu de cela, si nous commençons notre journée avec une juste disposition d’esprit, nous l’utiliserons à bon escient et le pouvoir des actions positives que nous accomplirons se trouvera renforcé.

Toutes ces méthodes sont appelées en tibétain Lo-Djong (blo-sbyong).Lo signifie esprit et Djong, entraîner. Ces techniques, en effet, sont destinées à entraîner l’esprit, à le développer par divers exercices.

2 La force de l’accoutumance

Elle est établie lorsque l’on se familiarise à ces pratiques par la régularité. Si nous voulons progresser, quelques efforts épisodiques ne suffiront pas. Une accoutumance quotidienne sera indispensable. Si nous pensons à ces pratiques aujourd’hui, pour les oublier demain et y revenir dans quelques jours, nous ne parviendrons pas à progresser. En revanche, si chaque jour nous nous y efforçons, elles nous deviendront habituelles et nous sembleront beaucoup plus aisées. Parallèlement, leur puissance et leur efficacité augmenteront. De manière générale, seule la régularité assure la progression; c’est pourquoi il est important d’axer essentiellement sa pratique sur un point particulier. Toutefois, il se peut qu’à certains moments, nous soyons lassés par l’effort; dans ce cas, nous pourrons temporairement prendre un autre objet de méditation, et revenir ultérieurement à notre pratique initiale.

Vous avez d’ores et déjà largement matière à réflexion. Vous pourrez, dans un premier temps, méditer sur les diverses pratiques qui vous ont été exposées jusqu’à ce que leur signification vous paraisse claire et que vous les ayez bien intégrées. Puis, choisissez-en une qui vous semble particulièrement bénéfique et efficace et concentrez-vous sur cette dernière.

3 La force de la graine

La force de la graine est constituée par les pratiques de purification des obstacles (c’est-à-dire des empreintes karmiques négatives), d’une part, et l’accumulation de vertus, d’autre part. Nos obstacles intérieurs sont purifiés lorsque nous dédions à leur élimination nos diverses pratiques du Dharma, nos méditations, nos prières. Pour ce faire, nous devons tout d’abord nous remémorer toutes nos erreurs, toutes nos fautes, et comprendre que, par de telles actions, nous nous sommes fait du mal. Nous les regretterons sincèrement, puis nous nous concentrerons sur l’élimination de ces empreintes négatives en y dédiant notre pratique. Plus notre regret sera sincère et profond, plus notre pratique de purification sera efficace. Si nous souhaitons purifier nos obstacles karmiques, mais n’éprouvons aucun regret à l’égard des actions négatives que nous avons commises, si nous nous en réjouissons et en tirons satisfaction, sans prendre conscience de leur caractère non vertueux, nos pratiques de purification n’auront pas l’effet escompté. Si, tout d’un coup, nous réalisons que nous avons absorbé un poison, nous nous en repentons amèrement et cherchons immédiatement un contre-poison, mettant en oeuvre tous les moyens nécessaires à cette fin. Mais, si nous n’avons pas conscience d’avoir ingéré un poison, nous ne nous en soucions nullement et ne faisons donc rien pous éliminer son pouvoir. A tout moment, et en particulier au moment de s’endormir, il est bon de se rappeler, autant que possible, les erreurs que l’on a commises, de les regretter afin de les purifier. Quant à l’accumulation de vertus, elle est constituée par toutes les pratiques du Dharma.

4 La force de la destruction

Elle est réalisée par des méditations répétées sur les méfaits de l’égoïsme qui auront pour effet de mener progressivement à la destruction de ce dernier. Les maux issus de l’égoïsme vous ont déjà été longuement expliqués. Vous devrez réfléchir maintes et maintes fois aux divers aspects qui en ont été évoqués. En bref, toutes les souffrances, si diverses soient-elles, toutes les difficultés, présentes et à venir, les nôtres et celles d’autrui, sont le fruit de l’égoïsme.

5 La force de la dédicace

Nous générons la force de la dédicace en dédiant toutes nos actions vertueuses à la réalisation d’un objectif. Une dédicace, pour être correcte, doit être vouée à l’accomplissement du bonheur de tous les êtres, et non pas à l’obtention d’un bien-être personnel. Toutes les vertus que nous accumulons par la pratique du Dharma pourraient être comparées à un avion. La dédicace est ce qui l’oriente vers un but précis. L’avion est doté de moteurs très puissants qui le propulsent à très grande vitesse. Mais, pour qu’il puisse se diriger vers la destination voulue, il faut qu’une certaine orientation lui soit imposée. De même, nos actions vertueuses génèrent une grande puissance. Que leur dessein soit élevé ou insignifiant dépend de la nature de la dédicace. Lorsque nous dédions ces actions au bonheur des autres ou à l’élimination de leurs souffrances, nous leur permettons de servir un objectif supérieur, particulièrement noble.

La pure aspiration supérieure

Nous allons revenir à présent au développement de l’esprit d’éveil, de Bodhicitta, et aborder l’étape suivante de sa progression. Lorsque nous nous serons familiarisés avec les précédentes pratiques, nous deviendrons capables de les intégrer totalement à notre esprit. Mais, nous considérerons sans doute qu’en dépit de notre évolution, la souffrance des êtres n’est toujours pas éliminée et que nous n’avons rien changé à leur condition. Cette constatation devra faire naître en nous un très grand courage, une inébranlable détermination à libérer nous-mêmes tous les êtres de leurs souffrances, sans attendre que d’autres le fassent à notre place, sans compter sur l’aide d’autrui, mais en assumant, à nous seuls, l’entière responsabilité d’offrir le bonheur à tous les êtres. Cette attitude mentale est appelée la pure aspiration supérieure.

Précédemment, le développement de la compassion nous avait amenés à vouloir aider les êtres à se libérer de la souffrance; par cette pure aspiration supérieure, nous nous engageons à assumer seuls cette tâche, sans attendre aucune aide. C’est pourquoi cet état d’esprit est supérieur à l’amour et à la compassion proprement dits. Ayant pris cet engagement, nous nous demanderons alors : “Sommes nous capables de libérer tous les êtres de leurs souffrances” ? Pour l’instant, non seulement nous sommes impuissants à libérer totalement les autres êtres de leurs souffrances, mais nous sommes encore bien loin d’avoir réalisé notre propre libération. Même les Arhatsdu Petit Véhicule qui ont atteint un haut niveau de développement spirituel, ou les Bodhisattvas qui, les uns et les autres, aident les êtres dans une certaine mesure, ne peuvent les libérer complètement de leurs souffrances. Cela ne devient possible que lorsqu’on a atteint le plein éveil d’un Bouddha.

Bodhicitta – l’esprit d’éveil

C’est uniquement par la réalisation de l’état de Bouddha que nous nous doterons de la capacité d’éliminer définitivement la souffrance des êtres et de leur procurer le bonheur.

En tibétain, Bouddha se dit Sang Guié. Sang (sangs) signifie éveillé.Le Bouddha est l’Eveillé, parce qu’il s’est libéré de toutes les imperfections, de toutes les fautes, de tous les obstacles. Guié (rgyas) signifie développer, accomplir, s’épanouir. Le Bouddha est l’accompli, parce qu’il a développé à la perfection toutes les qualités qu’il est possible d’accomplir. Le Bouddha est donc celui qui a atteint le plein éveil en se libérant de tous les obstacles qui l’empêchaient d’agir, sans aucune limitation, pour le bien des autres. Ayant accompli toutes les qualités, il a acquis tous les pouvoirs nécessaires à la réalisation du bonheur de tous les êtres. Parce qu’il a éliminé toutes les imperfections, sa connaissance ne rencontre aucun obstacle. Aussi le Bouddha perçoit-il toute existence. A sa sagesse totalement accomplie s’ajoutent une compassion et un amour pleinement réalisés, associés à un pouvoir réel, spontanément manifesté, d’agir pour le bien de tous les êtres.

La compassion du Bouddha est dite pleinement réalisée parce qu’elle est égale envers tous les êtres et ne fait aucune discrimination. Elle est semblable au soleil dont les rayons éclairent toute chose indifféremment. Les seules surfaces que sa clarté ne peut atteindre sont celles qui n’y sont pas exposées. Si l’intérieur d’une tasse retournée demeure dans l’obscurité, c’est parce qu’elle n’est pas exposée à la lumière, mais ce n’est pas le soleil qui est, ici ou là, limité dans sa puissance. De la même manière, grâce à leurs pouvoirs infinis, les Bouddhas ne cessent d’oeuvrer au bonheur des êtres, mais pour que le lien puisse être établi entre les pouvoirs des Bouddhas et les êtres, il faut que ces derniers y soient préparés, qu’ils y soient rendu réceptifs en ayant fait, pour cela, les efforts nécessaires. S’il n’en était pas ainsi, vous pourriez vous demander pourquoi nous

sommes toujours dans la souffrance puisque le Bouddha est doté du pouvoir de nous en libérer. Si nous sommes encore dans la souffrance, c’est parce que nous sommes comme un récipient retourné. C’est à nous de procéder aux préliminaires nécessaires, de nous appliquer correctement à la pratique du Dharma. Et, lorsque nous atteindrons ce plein éveil, nous aurons alors acquis la capacité d’aider véritablement les autres à se libérer de la souffrance.

Celui qui a pris la résolution d’assumer lui-même la responsabilité de libérer tous les êtres de leurs souffrances comprend, dès lors, qu’il lui faut obtenir l’état de Bouddha, non pour son propre bonheur, mais pour l’accomplissement de celui des autres. C’est cette aspiration à obtenir l’état de Bouddha pour le seul bien des autres êtres, pour l’élimination complète de leurs souffrances et pour la réalisation de leur bonheur qui est appelée l’esprit d’éveil, Bodhicitta. Chaque fois que nous entendons parler de Bodhicitta dans les enseignements, c’est cela que nous devons comprendre. Nous avons parlé précédemment de l’équanimité, de la méditation sur les méfaits de l’égoïsme et sur les vertus de l’altruisme, de la manière de prendre conscience des bienfaits d’autrui à notre égard, et de se les remémorer, de la grande compassion, du grand amour... Tous ces développements ne sont pas Bodhicitta. Ils sont des moyens pour y parvenir. J’ai énoncé très brièvement les qualités spécifiques d’un Bouddha. Ceux qui entendent ces enseignements pour la première fois auront probablement des difficultés à bien comprendre ce dont il s’agit, mais j’aurai l’occasion d’y revenir.

Nous allons voir à présent, plus précisément, ce qu’est Bodhicitta, cet esprit d’éveil. Bodhi en sanskrit signifie l’éveil complet, la parfaite illumination. Citta signifie l’esprit, la conscience. Bodhicitta est donc l’esprit d’éveil, c’est-à-dire, l’aspiration à obtenir l’éveil suprême pour le seul profit de tous les êtres vivants.

Il ne suffit pas de faire naître Bodhicitta une seule fois, car son développement n’est pas définitif. L’esprit d’éveil apparaît un temps, puis se dégrade et disparaît, et il faut le produire à nouveau, à maintes reprises, jusqu’à ce qu’il finisse par naître spontanément, sans aucun effort, et demeure en nous continuellement, sans jamais se détériorer. C’est alors seulement que l’on entre véritablement sur le chemin du Mahayana, que l’on devient un mahayaniste, un Bodhisattva. Nous avons vu quelles étaient toutes les méditations préliminaires indispensables à la réalisation de Bodhicitta, mais le Bodhisattva ne les abandonne pas pour autant. Au contraire, il ne cesse de les développer toujours plus, de sorte qu’il s’établira, entre sa réalisation de Bodhicitta et celle de l’amour et de la compassion, une interaction qui assurera une progression globale de son esprit beaucoup plus rapide, la pratique de Bodhicitta renforçant celle de l’amour et de la compassion et inversement. Toutefois, la seule aspiration de l’esprit d’éveil, à elle seule, n’est pas suffisante. Le Bodhisattva doit ensuite parcourir le chemin pour développer davantage son esprit. Lorsque nous voulons accomplir une certaine tâche, il ne suffit pas d’y aspirer, il faut aussi se mettre au travail. De même, pour obtenir le plein éveil, le Bodhisattva doit ajouter aux pratiques de l’amour et de la compassion celles des six perfections(Skrt. Paramita).

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