Trésors du Dharma19 sur 22EPUB

Les Cinq Chemins et les Dix Terres du Grand Véhicule

Au cours des précédents enseignements, je vous ai parlé du renoncement au cycle des existences, de l’aspiration à la libération qu’engendre la compréhension acquise au plus profond de soi-même de la véritable nature de souffrance de l’existence conditionnée. Je viens à présent de vous expliquer ce qu’est la vacuité, Chounyata, et la sagesse qui réalise cette vacuité. Or, sans développer cette sagesse, il nous sera impossible de nous libérer de la souffrance du cycle des existences et ceci est le deuxième principe fondamental du chemin. Auparavant, je vous ai également parlé de Bodhicitta, de l’esprit d’éveil. Or, il est impossible, sans cet esprit d’éveil, d’entrer sur la voie du Mahayana. C’est pourquoi il constitue le troisième principe fondamental. Parce que ces trois développements (renoncement au cycle des existences, sagesse qui réalise la vacuité, esprit d’éveil) sont de toute première importance, ils sont appelés les trois principes du chemin. De plus, intégrer en soi-même ces trois aspects du chemin est un préliminaire indispensable à la pratique de la voie tantrique. En effet, si l’on n’a pas acquis la moindre compréhension ni le moindre développement de ces trois qualités, il serait vain, voire même dangereux, de vouloir pratiquer les Tantras, de même qu’il serait inutile et dangereux de réparer une installation électrique sans rien connaître à l’électricité.

Les Bodhisattvas, bien que leurs pratiques soient extrêmement vastes et diverses, considèrent ces trois développements comme une priorité et n’en négligent aucun.

L’absorption semblable à l’espace

Précédemment, lorsque je vous ai parlé de l’objet à réfuter, j’ai expliqué son mode d’apparence qui est celui d’une existence propre, indépendante de la perception qui l’identifie et le dénomme, capable de s’établir par elle-même, intrinsèquement. Nous avons vu alors que cet objet à réfuter n’existe pas. Il est ce que l’on appelle dans la philosophie bouddhiste l’existence inhérente ou intrinsèque. Attribuer à l’objet à réfuter le nom d’existence intrinsèque ne veut pas dire qu’il existe. Ce n’est qu’un nom et l’existence intrinsèque n’existe pas du tout. Elle nous apparaît, mais n’existe pas. Lorsque nous approfondissons notre investigation sur ce point à l’aide des raisonnements mentionnés ci-dessus, en analysant notamment quelles devraient être les implications de l’existence intrinsèque, si elle existait, il arrive un moment où cette existence intrinsèque est complètement niée, où seul demeure devant notre esprit le vide de cette existence intrinsèque. Telle est la réalisation de la vacuité, de Chounyata. J’ai donné, à titre d’illustration, l’exemple du passeport que l’on croit tout d’abord avoir dans son sac et dont on réalise la perte lorsqu’on ne le trouve dans aucune des deux poches du sac. Le vide, l’absence du passeport est comparable au vide de l’existence intrinsèque.

Lorsque nous percevons cette vacuité de l’existence intrinsèque, nous devons nous concentrer sur ce vide, sur cette simple négation, nous absorber complètement en elle. Nous n’aurons alors plus rien d’autre à l’esprit que cette vacuité, cette absence de l’objet à réfuter, de l’existence intrinsèque. Ce vide dans lequel l’esprit se fond est comparé à l’espace vide, vide de toute apparence, de tout objet tangible. En effet, à ce moment-là, aucune existence conventionnelle ne lui apparaît, l’esprit n’ayant pas d’autre objet que la vacuité. Cela ne veut pas dire que les phénomènes relatifs cessent d’exister, mais ils sont hors du champ de l’esprit plongé dans la vacuité. Lorsque nous survolons un océan, loin de tout rivage, notre oeil ne peut rien appréhender d’autre que l’eau qui s’étend à perte de vue. De même, celui qui est parfaitement concentré sur la vacuité ne perçoit rien d’autre que cette vacuité, que cette absence d’existence intrinsèque. C’est ce qui est appelé l’absorption semblable à l’espace.

Au sortir de la méditation

Toutefois, au sortir de cette méditation, tous les autres objets, toutes les apparences conventionnelles, les arbres, les maisons, les personnes, les objets se présentent de nouveau à l’esprit, mais on comprendra alors qu’ils n’existent pas tels qu’ils apparaissent, tout comme l’on comprend que le visage qui apparaît dans le miroir ou la lune qui apparaît à la surface de l’eau n’existent ni dans le miroir, ni dans l’eau, ce que nous y voyons n’étant qu’une image reflétée. Dès lors, tous les objets extérieurs apparaîtront donc pareils aux créations d’un magicien qui, à partir d’un bout de bois, par exemple, fait apparaître un serpent. Comme l’observateur averti qui sait que le serpent qui apparaît n’en est pas un, le méditant ne sera plus, désormais, trompé par les apparences. En effet, sortant de la méditation sur la vacuité, il verra tous les objets qui l’entourent et comprendra, grâce à sa méditation, que les phénomènes n’existent pas tels qu’ils lui apparaissent.

Celui qui a réalisé la vacuité mesure la profondeur de l’ignorance dans laquelle tous les êtres sont plongés. Il voit d’autant plus clairement qu’ils accumulent des Karmas défavorables, dont la souffrance est le résultat, parce qu’ils se trompent en attribuant aux objets un mode d’existence conforme à l’apparence. Aussi éprouve-t-il une compassion de plus en plus grande, qui renforce sa Bodhicitta, lui faisant désirer, encore plus ardemment qu’auparavant, l’obtention du suprême éveil de l’état de Bouddha, afin de pouvoir aider tous les êtres aveuglés par l’ignorance. Puis, il reprendra sa méditation, se concentrant sur la vacuité et, à chaque nouvelle méditation, sa réalisation sera plus puissante.

Tout comme l’ignorance, c’est en notre propre esprit que se produit la réalisation de la vacuité. Or, ces deux forces s’opposant directement, plus nous progressons dans notre réalisation de la vacuité, plus l’ignorance diminue et avec elle, notre attachement aux apparences trompeuses qu’elle fabrique. Alors, nous pourrons percevoir de plus en plus clairement la véritable nature des choses. Si un objet en or pur est recouvert de saletés, plus nous le nettoyons, plus il brille jusqu’à étinceler de tout son éclat. De même, lorsque nous développons notre méditation sur la vacuité, les fausses apparences créées par l’ignorance diminuent et, parallèlement, la véritable nature des choses et des êtres devient de plus en plus claire. Simultanément s’accroît la force de notre compassion et de notre Bodhicitta à l’égard des êtres plongés dans l’ignorance. Au sortir de la méditation, le méditant réalise de plus en plus clairement que les phénomènes n’existent pas tels qu’ils apparaissent. Il se produit alors une interaction croissante entre la méditation sur la vacuité, la compassion et l’esprit d’éveil, les uns et les autres se renforçant mutuellement, tandis que s’amenuise l’ignorance.

Les cinq chemins de la voie du Bodhisattva

Par le pouvoir du développement de l’esprit d’éveil, il arrive un moment où l’on entre véritablement sur le chemin, en l’occurence sur le premier des cinq chemins de la voie du Bodhisattva, le chemin de l’accumulation, lequel se subdivise en trois niveaux.

Ce chemin n’est évidemment pas une construction extérieure matérielle, telle une route où circulent des voitures. Ce chemin est en nous. Lorsque la réalisation de la vacuité se développe, lorsque la compassion, l’esprit d’éveil... ont progressé au point de se manifester spontanément, sans aucun effort, toutes ces qualités deviennent le chemin. Pourquoi ces développements spirituels sont-ils appelés le chemin ? Par analogie avec les chemins terrestres sur lesquels on se meut pour atteindre une destination. De même, tous ces états de conscience, ces réalisations sont des passages obligés pour celui qui veut atteindre l’état de Bouddha. Les trois subdivisions du chemin de l’accumulation des Bodhisattvas ne sont pas comme trois villes qui se succéderaient sur une route. Ce sont trois niveaux que le méditant atteint successivement au fur et à mesure de sa progression. Or, toute cette évolution se produit à l’intérieur de l’esprit. Elle fait partie de l’esprit.

Lorsque le Bodhisattva, à force d’énergie et d’assiduité à la pratique, atteint le troisième niveau du chemin de l’accumulation, il acquiert des pouvoirs supranormaux qui lui permettent de produire de nombreuses manifestations exté-rieures, de voir de nombreux Bouddhas et de se rendre auprès d’eux. Peut-être vous demanderez-vous ici : “Pourquoi y a-t-il de nombreux Bouddhas ?” Sans doute pourrez-vous le comprendre avec ce qui suit.

Le Bodhisattva peut ainsi recevoir de très nombreux enseignements, sans en oublier aucun parce qu’à ce stade, il a acquis le Samadhi, appelé flux du Dharma, grâce auquel il peut retenir tous les enseignements. Lorsque nous suivons des enseignements, comme un faible courant d’eau sans cesse interrompu, nous les apprenons, puis les oublions, puis nous les étudions à nouveau pour les oublier encore. La capacité du Bodhisattva au troisième stade du chemin de l’accumulation est pareille au cours puissant d’un fleuve que rien n’entrave. Il comprend parfaitement tous les enseignements qu’il entend et les retient, sans rien perdre de leur contenu. C’est grâce aux développements résultant de sa pratique continuelle de la compassion et de sa méditation sur les trois principes du chemin que le Bodhisattva obtient ce Samadhi. En effet, le Bodhisattva oriente sa réalisation du calme mental, précédemment obtenue – avant même qu’il ne se soit engagé sur le chemin – vers les trois principes du chemin, alternant en outre la pratique des premières perfections (Paramitas) et la méditation sur la vacuité.

Poursuivant ainsi sa progression, le Bodhisattva parvient au deuxième des cinq chemins du Bodhisattva, le chemin de la préparation. La puissance de sa méditation sur la vacuité s’est alors considérablement accrue. Le pouvoir de l’antidote se développant, la force des facteurs perturbateurs diminue d’autant. Le chemin de la préparation comprend quatre niveaux. A chaque nouveau stade, le pouvoir de l’ignorance grossière diminue davantage; il n’est, cependant, pas encore totalement éliminé. Le Bodhisattva continue de méditer sur la vacuité et se consacre également à toutes les autres pratiques de Bodhicitta, compassion, éthique... Il atteint ainsi le deuxième niveau du chemin de la préparation. Plus il progresse dans la méditation sur la vacuité, et plus celle-ci devient claire. On pourrait croire que la réalisation de la vacuité est parfaitement claire et ne peut se parfaire, dès l’instant où elle se produit. Mais il n’en est pas ainsi. On identifie d’abord la vacuité, laquelle devient de plus en plus claire avec le développement de la méditation. Une fois parvenu au deuxième niveau du chemin de la préparation, le Bodhisattva élimine un niveau moins grossier de l’ignorance. Puis, comme précédemment, il poursuit sa pratique de la méditation sur la vacuité, des cinq autres perfections, de l’esprit d’éveil et de la compasssion, ces derniers renforçant sa méditation sur la vacuité et réciproquement, de sorte qu’il atteint le troisième niveau du chemin de la préparation. Il s’agit chaque fois, bien évidemment, d’étapes successives du développement intérieur de l’esprit et non de degrés extérieurs auxquels on accéderait physiquement à grand peine, comme on escalade une montagne. Plus le Bodhisattva progresse sur le chemin, plus sa perception de la vacuité devient claire et son esprit puissant, annihilant ainsi des degrés toujours plus subtils de l’ignorance. Jusquelà, il est toujours un Bodhisattva, mais pas encore un Arya.

Les dix terres des Arya Bodhisattvas

Lorsqu’il atteint le quatrième stade du chemin de la préparation, il perçoit la vacuité de manière encore plus claire qu’auparavant, et elle finit par lui apparaître avec une totale évidence, aussi clairement qu’une fleur déposée au creux de notre main. Il obtient alors la réalisation directe de la vacuité; il devient un Arya Bodhisattva et entre sur le chemin de la vision, le troisième des cinq chemins. Sa réalisation de la vacuité constitue dès lors la quatrième des Quatre Nobles Vérités, la Noble Vérité du Chemin. Et son élimination complète et définitive du niveau le plus grossier des facteurs perturbateurs de l’esprit, y compris leurs potentialités et leurs racines, est la troisième des Quatre Nobles Vérités, la Noble Vérité de la Cessation. Certes, il avait déjà précédemment triomphé du pouvoir des facteurs perturbateurs de l’esprit, mais il ne s’agissait pas alors d’une élimination totale et définitive.

L’Arya Bodhisattva acquiert alors de très nombreux pouvoirs : en un court instant, il peut s’absorber simultanément dans une centaine de Samadhi différents. Il peut, dans ce même temps, produire simultanément cent manifestations différentes. Chacune d’elles peut visiter autant de champs de Bouddhas, y recevoir des enseignements, y faire des offrandes... Sa pratique de la générosité a atteint un développement tel que tout don de lui-même, dût-il couper son corps pour l’offrir, ne lui occasionne aucune souffrance, mais seulement une joie immense. Lorsqu’il passe d’une vie à une autre, il est libre de ses renaissances, choisies en toute conscience pour l’accomplissement du bien des êtres. Ses pouvoirs ne cessant de s’accroître, en un instant il est capable d’aider un très grand nombre d’êtres vivants. Il a atteint la première des dix terres (Bhoumis) des Arya Bodhisattvas. A chacun de ces dix degrés, il éliminera des niveaux de facteurs perturbateurs de plus en plus subtils, en commençant par les plus grossiers.

Dès la première terre, il a acquis une réalisation directe de la vacuité, de sorte que la vacuité lui apparaît avec une évidente et parfaite clarté, au-delà de laquelle elle n’est plus perfectible. Au cours des neuf stades suivants, elle continuera de progresser en puissance, éliminant, l’un après l’autre, les degrés correspondants de facteurs perturbateurs de l’esprit. En effet, la réalisation directe de la vacuité n’agit pas sur les facteurs perturbateurs à la manière d’une lampe qui, lorsqu’on l’allume, dissipe instantanément toute obscurité. Les facteurs perturbateurs sont éliminés graduellement, comme on élimine la saleté d’un vêtement en savonnant, puis en frottant, puis en savonnant et frottant à nouveau. Alternant, dans un effort constant, la pratique de la sagesse et celle de la méthode, soit la concentration sur la vacuité – appelée absorption semblable à l’espace – et l’esprit d’éveil, la compassion, les cinq premières Paramitas..., il atteindra la deuxièmeterre.

Parvenu à la première terre, il avait éliminé le niveau le plus grossier des facteurs perturbateurs. Mais c’est seulement lorsqu’il atteint la deuxième terre qu’il en détruit le degré suivant, et ainsi de suite. A ce stade, ses pouvoirs sont encore accrus : il peut entrer simultanément dans mille Samadhi différents, produire mille manifestations... Toutes ces facultés, propres aux Arya Bodhisattva, sont réparties en douze catégories; mais nous n’aurons pas le temps de les aborder ici. Nous avons vu qu’au moment où il atteignait la première terre, le Bodhisattva parachevait plus particulièrement sa pratique de la générosité. A présent, au second niveau, il renforce essentiellement sa pratique de l’éthique. Certes, il s’était depuis longtemps accoutumé à ces entraînements, mais ceux-ci acquièrent alors une puissance incomparable.

Poursuivant son développement par la pratique de la sagesse et de la méthode, il atteint ensuite la troisième terre où il parfait plus particulièrement sa pratique de la patience. Ces terres successives sont la Noble Vérité du Chemin, et les niveaux de cessation qui leur correspondent sont la Noble Vérité de la Cessation. Les facultés du Bodhisattva, réparties en douze catégories, sont encore multipliées, et sa capacité à agir pour le bien des êtres ne cesse de croître. Par exemple, pour leur venir en aide il peut en un instant, produire des milliers de manifestations. Tout en développant inlassablement sagesse et méthode, oeuvrant considérablement au bien des êtres, faisant des offrandes aux Bouddhas... il accumule d’innombrables vertus qui, à leur tour, renforcent le pouvoir de sa méditation et ses réalisations.

C’est ainsi que le Bodhisattva, éliminant le quatrième niveau des facteurs perturbateurs, obtient une nouvelle cessation et atteint la quatrième terre. Ses qualités ne cessent d’augmenter et deviennent impossibles à dénombrer. Il intensifie plus particulièrement, alors, sa pratique de l’énergie enthousiaste.

Poursuivant toujours sa pratique, il parvient à la cinquième terre et réalise la cessation du cinquième niveau de facteurs perturbateurs. Là, il renforce plus particulièrement sa pratique de la concentration et ses qualités sont à nouveau décuplées. A chaque nouveau stade, le Bodhisattva élimine donc des niveaux d’obstacles de plus en plus subtils, qu’il lui était impossible de vaincre au stade précédent.

Se consacrant toujours, en alternance, à la méditation sur la vacuité et à toutes les autres pratiques du domaine de la méthode, il arrive à la sixième terre. Il élimine le sixième niveau de facteurs perturbateurs et obtient une nouvelle cessation. Ses qualités sont toujours plus nombreuses et sa sagesse (la sixième perfection) devient encore plus puissante.

Alternant toujours méthode et sagesse, il parvient à la septième terre. Ses qualités se multiplient encore. Grâce à la puissance de ses réalisations, le Bodhisattva peut alors vaincre en une seule fois les obstacles constitués par les trois derniers niveaux de facteurs perturbateurs, qui perdent ainsi tout pouvoir de l’atteindre.

A ce moment, il parvient à la huitième terre où tous les facteurs perturbateurs, toutes les conceptions issues de l’ignorance et l’ignorance elle-même ont été définitivement éliminés. Lorsque le pratiquant du Petit Véhicule devient un Arhat, il a également éliminé, dans leur totalité et définitivement, tous les facteurs perturbateurs de l’esprit. Toutefois les réalisations d’un Arya Bodhisattva de la huitième terre qui, grâce à sa vaste pratique des divers aspects de la méthode, a notamment développé, jusqu’à un niveau très élevé, l’esprit d’éveil, la grande compassion et des aptitudes incomparables à l’accomplissement du bien des êtres, sont infiniment supérieures à celles d’un Arhat du Hinayana. A ce stade, le Bodhisattva a donc totalement éliminé l’obstacle des facteurs perturbateurs de l’esprit. Néanmoins son esprit, accoutumé depuis si longtemps à leur présence, ne peut immédiatement se débarrasser de leur empreinte. L’esprit est alors comme un récipient qui, pendant très longtemps, aurait été rempli d’une matière sale et malodorante et qui, une fois nettoyé, reste encore imprégné quelques temps de son odeur. Les qualités du Bodhisattva sont alors si nombreuses qu’elles sont, selon l’image évoquée dans les Ecritures, aussi inquantifiables que le nombre d’atomes de la terre.

L’obstacle constitué par l’empreinte des facteurs perturbateurs est appelé voile à l’omniscience. Il se subdivise en trois niveaux. Pratiquant toujours, en alternance, méthode et sagesse, le Bodhisattva renforce encore davantage le pouvoir de ses réalisations jusqu’à ce qu’elles deviennent suffisamment puissantes pour lui permettre d’éliminer le premier degré du voile à l’omniscience. Il obtient alors une nouvelle cessation et atteint la neuvième terre. Elargissant sans cesse le champ de ses connaissances, il se rapproche de plus en plus de l’omniscience, comme celui qui, observant le lointain à la longue vue, utiliserait des lentilles de plus en plus puissantes lui permettant de voir apparaître dans son champ de vision des objets de plus en plus nombreux.

Poursuivant, en alternance, sa méditation sur la vacuité et les pratiques de la méthode, il fait croître encore la puissance de ses réalisations de sorte qu’il réussira à éliminer le deuxième degré du voile à l’omniscience. Obtenant une nouvelle cessation, il atteint alors la dixième terre. Ses qualités sont alors si nombreuses qu’elles échappent à toute quantification. Leur nombre est, à titre indicatif, comparé à celui des atomes de l’univers tout entier. Elles sont, de surcroît, si extraordinaires et les pouvoirs dont il dispose pour venir en aide aux êtres vivants si inconcevables qu’il serait possible d’y voir un véritable Bouddha. En fait, il est encore très différent d’un Bouddha. Le Bodhisattva de la dixième terre pratique toujours en alternance sagesse et méthode. Depuis qu’il a réalisé directement la vacuité et atteint le premier stade, la première terre des Arya Bodhi-sattva, lorsqu’il est absorbé dans la vacuité, il ne voit que la vacuité et aucun autre objet conventionnel n’apparaît à son esprit. Et, lorsqu’il sort de sa méditation sur la vacuité et s’engage à la pratique de la méthode, il ne voit que les objets conventionnels et ne peut, simultanément, demeurer absorbé dans la vacuité. Cette impossibilité est le fait du voile à l’omniscience.

L’état de Bouddha

Enfin, arrivera un moment où, étant absorbé dans sa méditation sur la vacuité, il ne verra plus seulement la vacuité. Simultanément, tous les objets conventionnels, sans aucune exception, se présenteront également à son esprit; il percevra donc à la fois la vacuité, la nature ultime et les objets dans leur aspect conventionnel. Il aura, alors, éliminé le troisième et dernier degré du voile à l’omniscience, comme s’il venait d’ôter de ses yeux un bandeau et découvrait tout ce qui lui avait été caché. L’Arya Bodhisattva est désormais un Bouddha. Bouddha en tibétain, se dit Sang Guié (sangs-rgyas). Sang signifie éveillé. Le Bouddha, en effet, est celui qui a éliminé tous les obstacles et leurs empreintes, de sorte que plus rien ne voile sa connaissance. En ce sens, il est le pleinement éveillé, éveillé de l’ignorance et de tous les facteurs perturbateurs de l’esprit. Il a atteint la cessation de tous les obstacles appelée le Nirvana non résiduel, où le voile des facteurs perturbateurs de l’esprit et le voile à l’omniscience ont, tous deux, été éliminés, de sorte que plus rien n’entrave le champ de sa conscience. Toutes les qualités que le Bodhisattva s’appliquait à développer sont, une fois l’état de Bouddha atteint, accomplies jusqu’à l’ultime perfection. Guié signifie développer, épanouir, car le Bouddha est celui qui a parfaitement accompli toutes les qualités susceptibles d’être développées et ses pouvoirs sont sans limite.

Le Bouddha ayant réalisé l’omniscience, sa conscience, même du bout d’un de ses doigts, peut percevoir tous les phénomènes sans exception, à la fois dans leur nature ultime et dans leur nature conventionnelle. Quant à ses qualités d’amour et de compassion, elles sont également accomplies à la perfection. La compassion des Bouddhas est infiniment supérieure à celle des Bodhisattvas et s’étend de manière égale à tous les êtres vivants, sans aucune distinction. De plus, le mode de perception d’un Bouddha se distingue de celui de tous les autres êtres car il peut percevoir les choses et les êtres indifféremment par le corps, la parole ou l’esprit. Sa connaissance de toutes les situations, associée à sa compassion infinie, se conjugue à son pouvoir illimité de manifestation. Il peut, tout aussi bien par le corps, la parole ou l’esprit, produire autant de manifestations qu’il le souhaite, aussi spontanément et naturellement que le soleil brille dans le ciel et illumine la terre, sans avoir à fournir, pour cela, le moindre effort. Efforts et fatigues sont, en effet, des obstacles dont le Bouddha a totalement et définitivement triomphé, d’où la particularité de ses actions. Les êtres ordinaires que nous sommes sont tantôt actifs, tantôt inactifs, alors que les actions des Boud-dhas sont ininterrompues et produites spontanément.

Pour toutes ces raisons, et bien d’autres encore, qui ne sont pas détaillées ici, le Bouddha peut être, à juste titre, considéré comme un véritable refuge, réellement capable de nous aider. Mais, certains se diront alors : “Si le Bouddha possède de telles qualités, comment se fait-il que nous ne voyons rien ?” Notre regard, en fait, est voilé par l’ignorance. Nous sommes comme celui dont les yeux sont couverts d’une peau opaque qui le rend aveugle. De même qu’il peut ôter ce voile par une intervention chirurgicale, en nous développant graduellement par la pratique du chemin, nous pourrons éliminer l’ignorance et découvrir ce qu’elle nous cachait.

Vous penserez peut-être encore : “Si le Bouddha a une telle sagesse, une telle compassion et de tels pouvoirs, pourquoi sommes-nous encore dans la souffrance” ? Du côté du Bouddha, toutes les conditions sont effectivement remplies, toutes les qualités accomplies pour que nous soyons libérés de la souffrance; mais il est indispensable que, de notre côté, nous fassions également les préparatifs nécessaires. Nous avons, à plusieurs reprises, utilisé l’exemple du soleil. Pour que l’intérieur d’un quelconque récipient puisse être éclairé, il faut que son ouverture soit offerte aux rayons du soleil. Si nous le retournons, il est évident que le soleil n’y entrera pas. Pourtant, du côté du soleil, toutes les conditions nécessaires sont bien réunies. Ainsi en est-il des qualités du Bouddha acquises par la pratique du Dharma, et tel est donc l’immense pouvoir du Dharma !

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